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NEEM  KAROLI  BABA

MIRACLE  DE  L' AMOUR



Que règne la paix et l'amour parmi tous les êtres de l'univers. OM Shanti, Shanti, Shanti.

introduction | 1. ...les abeilles affluent | 2. darshan | 3. prendre du chai | 4. sous la couverture de maharajji | 5. la foi... pas la peur | 6. clé de l'esprit | à suivre...

INTRODUCTION



"Quand la fleur éclôt les abeilles affluent." – Ramakrishna

TÉMOIGNAGES  RÉUNIS  PAR  RAM  DASS


N  1967, je fis la connaissance de mon Guru. Cette rencontre changea le cours de mon existence car il me permit d'appréhender ma vie en termes spirituels.


Je découvris chez lui de nouvelles perspectives de compassion, d'amour, de sagesse, d'humour et de puissance, et ses actes élargirent ma compréhension des possibilités de l'homme. Je reconnus en lui une alliance de l'humain et du divin.

Après notre première rencontre, je demeurai en Inde aussi près de lui qu'il me fut permis. Je passai ainsi cinq mois avant de revenir en Amérique avec son ashirbad [bénédiction] pour écrire un livre que, jusqu'avant mon départ, je n'avais jamais envisagé de faire. De retour en Occident, je rencontrai de nombreuses âmes sœurs ouvertes et prêtes à partager ce que j'avais reçu ; et sa bénédiction ainsi que leur soif donnèrent naissance à Soyez ici maintenant.

En 1970, je revins en Inde et restai auprès de lui par intermittence de février 1971 à mars 1972, date à laquelle mon visa expira et où je fus expulsé du pays. Quoi qu'il en soit, que je me trouve à ses côtés ou séparé de lui, il demeura la source et l'âme de mon éveil spirituel.

Dès le début j'avais voulu le partager avec d'autres, mais il commença par m'interdire de lui amener directement des gens. Néanmoins un nombre relativement restreint d'Occidentaux [plusieurs centaines] parvinrent à le rencontrer et furent touchés aussi profondément que je l'avais été. Il mourut le 11 septembre 1973 : comme disent les Indiens, il quitta son corps.

Les années qui suivirent, je fus à même de constater que la disparition de son corps ne diminuait en rien son influence sur ma vie. Bien au contraire, je sentais sans cesse davantage sa présence, son soutien et son aide, son amour et, à chaque fois que je me prenais trop au sérieux, son rire cosmique. Ceci me donna à penser que d'autres qui ne l'avaient jamais "rencontré" dans son corps pouvaient semblablement être touchés. Cette impression a été confirmée par un nombre étonnamment important de gens qui, par l'intermédiaire de livres, de conférences, d'enregistrements et de contacts personnels avec certains de ses disciples, ont affirmé avoir ressenti sa présence d'une manière qui a embelli leur vie.

Je parle de lui comme de mon "Guru" mais, en fait, je ne pense jamais à lui ni à notre relation avec autant d'emphase. Pour moi il est tout simplement Maharajji ["grand roi"], un surnom si courant en Inde qu'on entend souvent les gens appeler ainsi les marchands qui, dans la rue, proposent du thé aux passants.


Ceux d'entre nous qui ont connu Maharajji se retrouvent fréquemment en Inde ou en Occident. La conversation tourne invariablement au rappel des souvenirs. Ceux-ci ne manquent pas d'affluer et chaque histoire est ponctuée de silence, de rires ou de remontrances tandis que nous savourons sa profondeur et son élégance. L'espace s'enrichit alors de l'esprit vivant et nous savons qu'il est parmi nous.

Mes voyages m'ont fait rencontrer des milliers d'êtres qui s'éveillent. Leur ouverture de cœur et d'esprit me donne envie de leur rendre Maharajji plus proche par l'intimité de témoignages directs. Et pourtant n'ont paru pour l'heure que quelques anecdotes, la plupart en rapport avec mon expérience personnelle. Le présent ouvrage a été entrepris afin de mettre un terme à cette pénurie et de combler un vide.

Immédiatement après sa mort je confortai plusieurs Occidentaux dans leur intention de parcourir l'Inde à la recherche de témoignages. Ils parvinrent à rassembler quelque quatre cents anecdotes mais constatèrent, chez les dévots indiens, une grande réticence à évoquer leur maître. Celui-ci avait toujours désapprouvé qu'on parle beaucoup de lui et ils respectaient cette volonté de discrétion. En 1976, deux d'entre nous retournèrent en Inde. Nous fûmes ravis de constater qu'un grand nombre de disciples indiens – qui, au fil des ans, l'avaient forcément bien mieux connu que nous – étaient maintenant prêts à partager librement leurs trésors. Nous enregistrâmes alors mille deux cents récits. Depuis, avec l'aide d'un autre Occidental, nous avons recueilli quatre cents nouveaux témoignages en Orient et en Occident, ce qui a amené à plus de deux mille le nombre total d'histoires, anecdotes et extraits d'entretiens menés auprès de plus de cent disciples.

Bien sûr, une centaine de dévots ne représente qu'une infime fraction des milliers de gens qui ont été touchés par Maharajji et en gardent chacun de merveilleux souvenirs, comme une pièce du puzzle. Mais, par crainte de sombrer dans un tel océan de souvenirs, je décidai arbitrairement à un certain moment de mettre un terme à la recherche et de commencer à organiser ce que nous possédions déjà.

Les disciples dont les histoires figurent dans ce volume appartiennent à toutes les catégories socio-culturelles. Les récits d'importants fonctionnaires interviewés dans leurs bureaux voisinent avec les témoignages de balayeurs rencontrés dans la rue. Dans des villages des contreforts de l'Himalaya, nous avons enregistré des conversations de femmes accroupies autour d'un brasero de charbon pour se réchauffer les mains en fin d'après-midi. Nous avons écouté des réminiscences dans toutes sortes de cadres : salons, voie publique, enceintes de temples, ou même autour d'un feu à la belle étoile, à côté d'une baignoire remplie d'eau chaude, dans des voitures ou des avions, et à l'occasion de longues promenades. Ces histoires nous ont été confiées par des prêtres hindous tirant des bouffées de leurs chillums [pipes à haschisch], par des professeurs d'université, des fonctionnaires de police, des paysans, des industriels, par des enfants ainsi que par leurs mères occupées à remuer le contenu bouillonnant de leurs marmites posées au-dessus de feu de bois et de charbon. Le partage de souvenirs aussi précieux qu'intimes s'accompagnait toujours d'un sentiment de joie mêlée de timidité. Ces réunions où l'on se retrouvait pour parler de lui étaient empreintes d'une grâce ineffable.

Une fois ces témoignages rassemblés, la question fut de savoir comment présenter un ensemble aussi considérable. J'ai passé trois ans à considérer le problème, à écrire et à rédiger de nouveau. Ma première tentative ressemblait davantage à une chronologie personnelle, mais je me rendis compte qu'une telle structure aurait du mal à intégrer tout le matériau dont je disposais, sans compter qu'il aurait fallu y loger une quantité d'éléments qui n'avaient rien à voir avec mon existence. Je repartis donc de zéro en me contentant, cette fois, d'ajouter mes propres expériences à la masse des récits et de regrouper les histoires retenues sous différentes rubriques, ce qui aboutit à la présente compilation.

Ces histoires, anecdotes et extraits d'entretiens constituent une mosaïque qui permet de retrouver Maharajji. Pour retenir ces pièces rapportées, j'ai utilisé le minimum absolu de ciment conjonctif et préféré presque toujours omettre mon optique et mes interprétations personnelles.

Mais ce choix de partager avec vous le matériau dans sa forme la plus pure mettra votre motivation à l'épreuve, car j'ai retiré à dessein les commentaires aguicheurs habituels destinés à inciter le lecteur à aller de l'avant. Je n'ai pas voulu manipuler votre désir de découvrir des choses sur Maharajji ; en fait, j'ai simplement souhaité vous fournir tout ce dont je disposais. Comme vous le constaterez, Maharajji exigeait que nous fassions tous un effort considérable pour profiter de son darshan [rencontre spirituelle et, plus précisément, vision de l'être qui a réalisé l'identité suprême avec l'Absolu], de l'expérience de sa présence. J'estime qu'il est dans l'esprit de son enseignement d'exiger que les lecteurs fassent un effort semblable, un "bon" effort ou effort "réel" [au sens ou l'entendaient Bouddha dans l'octuple sentier ainsi que Georges Gurdjieff].

Donc, si vous approchez cet ouvrage avec le désir de le rencontrer et de recevoir son darshan d'une façon qui pourrait aussi considérablement modifier votre vie que la nôtre, alors vous éprouverez le besoin de travailler lentement avec ce livre et en profondeur. Je puis seulement vous assurer qu'à mon avis chaque histoire est porteuse d'enseignement et mérite réflexion. Vous ne voudrez pas non plus – d'ailleurs vous ne le pourrez pas – lire ce livre d'une seule traite ou même en deux ou trois fois. Plutôt, tels une eau-de-vie de qualité, ces souvenirs doivent se déguster à petites gorgées afin que tout leur goût et leur arôme pénètrent au plus profond votre esprit et votre cœur. Et n'oubliez pas d'écouter le silence qui nimbe ces histoires, car la véritable rencontre avec Maharajji se situe entre les lignes et derrière les mots. Vous serez amplement récompensés de vos efforts car il vous sera alors donné d'approcher un être d'une stature spirituelle rarement rencontrée sur cette terre.

Il est difficile de séparer Maharajji et son enseignement du milieu naturel dans lequel je l'ai connu. Dans sa plus vaste dimension, Maharajji englobe pour moi l'Inde et les magnifiques montagnes du Kumâon* ainsi que le Gange, l'ensemble de ses disciples avec toute leur tendresse et leurs chamailleries, mais aussi ses temples et ses portraits photographiques. Son enseignement comprend l'amour de la Terre-Mère que j'ai goûté pour la première fois dans les village indiens et, tout autant, ma dysenterie et les bagarres pour les visas, les vaches sacrées et les courses en pousse-pousse, les marchés grouillant de monde et les promenades voilées de brume en pleine jungle. Et pourtant, si la pièce qui consistait à être auprès de lui se jouait sur la riche scène de l'Inde, le décor fourni n'était jamais qu'un réservoir d'accessoires et d'expériences nécessaires à la manifestation de l'enseignement. Lui-même n'avait pas l'air particulièrement indien, pas plus oriental qu'occidental. Même si nous le rencontrions dans des temples hindous, il ne donnait pas l'impression d'être plus hindou que bouddhiste ou chrétien.

Il se servait des moindres éléments de nos vies – vêtements, nourriture, sommeil ; peurs, doutes, aspirations ; familles, mariages ; maladies, naissances et morts – pour nous apprendre à vivre dans l'esprit. Il déclenchait ainsi un processus qui allait continuer à nous faire travailler à partir des données de l'existence même quand nous n'étions plus avec lui. Cela explique au moins en partie la permanence de son enseignement dont nous avons tous été témoins depuis sa mort.

J'espère que l'approfondissement de ces témoignages va vous permettre d'harmoniser vos perceptions, de vous accorder avec Maharajji et d'entamer avec lui un dialogue au moyen des événements de votre propre quotidien. Un tel dialogue mené au jour le jour au plus profond du cœur constitue une remarquable forme d'alchimie susceptible, grâce à l'amour, de changer la matière en esprit.

C'est ainsi que j'ai gardé le contact avec Maharajji et il me tarde de vous raconter...

                        Ram Dass, Soquel, Californie, mars 1979


* Kumâon. Région de l'Himalaya de l'Inde, dans le nord de l'Uttar Pradesh, entre la frontière népalaise et la haute Yamuna. Il possède quelques très hauts sommets : le Kamet, le Trisul et surtout le Nanda Devi. Plusieurs endroits sacrés, dont les sources du Gange, attirent de nombreux pèlerins. Les Anglais y établirent des stations d'été – Mussoorie [Masuri], Naini Tal, Almora, Ranikhet – dont il est très souvent question dans ces témoignages.


PRÉFACE  À  LA  TROISIÈME  ÉDITION

Cela fait maintenant vingt-deux ans que Maharajji a quitté son corps. J'ai été avec lui de façon sporadique de la fin de l'année 1967 au début de 1972 et, même alors, fort rarement. C'est pourtant la personne qui compte le plus pour moi et la relation que j'ai avec lui continue à nourrir chaque moment présent.

Mais, en l'occurrence, "relation" est un terme trop restrictif. Au début, j'ai rencontré un homme enveloppé dans une couverture qui lisait dans mes pensées ainsi que dans mon cœur. Les quelques années où je l'ai côtoyé, j'ai vécu avec lui une quantité d'expériences dont je ne me rappelle qu'un nombre restreint.

Il fut un temps où je tentai d'en faire une liste et de consigner ses paroles par écrit. J'en avais noté environ quatre cent cinquante sur plusieurs petites feuilles de papier. Mais un jour, durant mon séjour au temple, juste après le déjeuner, je pénétrai dans ma chambre au moment précis où un grand corbeau, qui s'était glissé entre les barreaux destinés à empêcher les singes d'entrer, s'envolait avec l'une des feuilles en question, laquelle contenait peut-être un cinquième de mes notes. Elles étaient parties et, avec elles, la motivation d'en recueillir davantage. Je vis alors à quel point ma manie de collectionner les choses m'avait toujours tenu à distance de l'immédiateté du vécu. J'avais justifié cette propension à tout vouloir coucher par écrit en me disant que ça me permettrait d'y repenser plus tard. À cet instant, je saisis que la leçon de Maharajji ne concernerait pas des choses superficielles susceptibles d'être notées sous forme de concepts, mais constituerait plutôt un changement dans l'essence de mon être. Et qu'il me faudrait apprendre à m'ouvrir à ma propre sagesse essentielle et non plus amasser celle-ci au-dehors de moi-même comme connaissance.

Et c'est bien ce qui a eu lieu. Ce qui s'est passé entre Maharajji et moi pendant ces vingt-deux dernières années où il a disparu du plan physique est l'histoire au jour le jour des étapes d'une transformation. Tout d'abord, j'ai disposé des images et des anecdotes. J'ai raconté ces histoires des centaines sinon des milliers de fois afin de les partager avec d'autres, mais aussi pour me rappeler, de façon à pouvoir baigner dans la sagesse secrète de chacun de ces récits. Puis Miracle de l'Amour parut en 1979. À la sortie du livre, j'eus le sentiment d'avoir mené une tâche à bien, mais aussi la conviction qu'en ne m'occupant plus des histoires j'allais approfondir ma connaissance de Maharajji d'une autre façon.

Les anecdotes et les histoires mettent l'accent sur certains aspects de sa personne : compassion, friponnerie, néant, sagesse, bonté, humour, dévotion, véhémence, amour, etc. À présent, les histoires proprement dites donnaient l'impression d'être supplantées par ses qualités distinctives elles-mêmes. Je retrouvais Maharajji non plus à travers les péripéties d'un récit particulier, mais plutôt en vivant au tréfonds, à proprement parler, sa manière d'être. Dans un accès d'humour je l'entendais éclater de rire à ma gauche ; je ressentais sa véhémence dans mon dos ; et le vide de son néant, semblable à un mort vivant, sur mon épaule. L'expérience ainsi vécue était amalgame subtil de toutes les histoires et images dont je conservais ou non le souvenir, mais que j'éprouvais désormais comme une essence obtenue par distillation de l'ensemble.

À chaque fois que j'éprouvais l'intimité de la présence de Maharajji en me trouvant plongé dans l'un de ces aspects de sa personne, cela me conduisait immanquablement à percevoir la réalité relative dans laquelle je vivais d'une façon toute nouvelle, comme filtrée par le trait caractéristique en question. Cette étape dure maintenant depuis au moins huit ou dix ans, au cours desquels j'ai appris à imprégner sans cesse davantage mon quotidien de chacune de ses nombreuses richesses.

Ces toutes dernières années s'est manifesté par intermittence un autre type de relation entre Maharajji et moi. J'ai le sentiment que nous nous retrouvons de plus en plus dans un état de néant – de vigilance silencieuse indifférenciée. C'est un type d'intimité né d'avoir transcendé toutes les distinctions, y compris celle qui sépare soi-même de l'autre. Tous ses traits distinctifs sont présents, mais pas forcément manifestes. À ces moments précieux on retient son souffle devant l'immensité – qui est avant tout simplicité – de ce que cela est. Ce n'est pas comme si j'étais lui, ou comme s'il me possédait. On dirait plutôt que nous avons été absorbés tous les deux dans le substrat qui est... dans la Déesse, dans l'Aimée. Il s'agit d'une intégration dans laquelle créateur et créature sont uns. C'est l'Amour.

Je vous confie cela afin de vous montrer que les témoignages et extraits de récits réunis dans ce volume s'inscrivent dans le cadre d'une démarche connue en Orient sous le nom de Guru kripta, ou "voie de la Grâce du Guru". Celle-ci ne signifie pas que le véritable Guru vous fasse quoi que ce soit. Il s'agit plutôt d'une voie dans laquelle la simple ouverture à l'existence d'un être de cette stature vous permet d'appréhender votre vie comme Grâce. Le Guru figure une porte au-delà de laquelle on saisit une vision de la Vérité qui vous attire à elle. On peut dire aussi que le Guru représente un miroir dans lequel vous voyez un endroit où vous n'êtes pas.

De tous les livres auxquels j'ai participé, c'est cet ouvrage qui s'est le moins vendu et c'est pourtant celui qui a eu le plus grand impact. Car la seule lecture de ces récits d'un cœur réceptif a permis à une quantité incroyable de gens d'entreprendre ce voyage du darshan du Guru ; ils ont goûté sa présence. Et alors ils vivent à leur tour ce qui m'est arrivé et voient leurs existences transformées par ce lien du cœur.

On me demande souvent s'il est indispensable d'avoir un Guru en chair et en os. Si j'estime qu'il est des plus bénéfiques de rencontrer un être pareil dans son corps, la façon dont cet ouvrage a touché les gens me montre que ce n'est pas absolument nécessaire. Il ne fait pas de doute dans mon esprit que nombre de ceux qui ont rencontré Maharajji par le seul moyen de cassettes ou de livres le connaissent à présent aussi intimement que moi ou que tous ceux qui ont pu le côtoyer en Inde.

En fin de compte, la preuve indubitable de notre liaison avec lui est cette transformation qui modifie nos vies en un amalgame des multiples qualités que son être manifestait. Ainsi soit-il !

                        Ram Dass, San Anselmo, Californie, mars 1995


REMERCIEMENTS

Ce volume présente une sélection tirée de plus de deux mille témoignages sur Maharajji rassemblés pendant cinq ans auprès de plus de cent disciples. Je tiens à assurer ces hommes et ces femmes, qui m'ont fait l'honneur de partager leurs précieux souvenirs, de tout mon amour et de toute ma reconnaissance. Certains d'entre eux pensaient qu'on ne pourrait et ne devrait jamais écrire de livre sur un être aux dons aussi immenses, immatériels et subtils que Maharajji, et ils n'en ont pas moins accepté d'offrir leurs histoires. Je leur sais gré de leur bonté et, dans mon ardent désir de faire partager des expériences personnelles à d'autres qui n'ont pas eu la chance de rencontrer Maharajji, j'espère ne pas avoir fait mauvais usage de cette confiance qu'ils m'ont manifestée.

Certains m'assurent que les faits rapportés par d'autres ne sont pas exacts. Je n'ai pas les moyens de vérifier l'authenticité de ces récits. Je puis seulement affirmer que ceux d'entre nous qui ont recueilli ces histoires ont été impressionnés par la crédibilité de ceux d'entre nous qui les racontaient.

Bien que je sois seul responsable du manuscrit sous sa forme actuelle, je tiens à remercier chaleureusement ici nombre d'amis pour leur aide précieuse :

1. En tout premier lieu Anjani qui m'offrit quatre mois de son temps. Elle se démena alors sans compter à un moment où ma confiance dans ce projet battait de l'aile. Ce manuscrit a bénéficié de son amour pour Maharajji de multiples façons.

2. K. K. Sah m'a envoyé d'épaisses missives d'Inde. Page par page, et parfois ligne par ligne, ses suggestions m'ont permis d'améliorer le manuscrit et d'éviter d'embarrassantes erreurs culturelles. Son dévouement et ses efforts admirables m'ont été des plus utiles.

3. Chaitanya a aidé à recueillir des témoignages, d'abord seul en 1973, puis une deuxième fois, en ma compagnie, en 1976, au cours d'une tournée de l'Inde riche en événements. Il travailla à une première mouture du manuscrit et voulut bien m'autoriser à reproduire son poème : Subtile est la Voie de l'Amour.

4. Saraswati [Rosalie Ransom] a parcouru l'Inde et les États-Unis, magnétophone en bandoulière, pour enrichir considérablement notre stock de témoignages.

5. Balaram Das, Krishna Dass [Roy Bonney], Rameshwar Das, Chaitanya et Pyari Lal Sah ont bien voulu nous communiquer quelques pièces rares de leurs trésors photographiques.

6. Lilian, Sandy et Jyot ont tapé le manuscrit à la machine avec un amour qui ne s'est jamais démenti.

7. Aux premières étapes de l'entreprise, Ram Dev, Subrahmanyum et Girija, Krishna, Mira et Soma Krishna fournirent des conseils avisés.

8. Bill Whitehead [responsable de l'édition originale en livre de poche chez Dutton] prépara l'ouvrage dans une double optique. Tout en tenant compte du grand amour des dévots de Maharajji pour leur Guru, il n'oublia jamais le point de vue du lecteur qui allait entendre parler de lui pour la première fois. Trois années durant, il sut garder son calme devant les changements successifs qui me semblaient décrétés par des forces supérieures, mais devaient ressembler pour lui aux invraisemblables agissements d'un auteur névrosé de plus.


Ce livre constitue la troisième édition de Miracle de l'Amour. Parce que nous chérissons tellement cet ouvrage, la Fondation Hanumân a choisi d'en récupérer les droits auprès du premier éditeur afin de préparer ce volume. Nous avons le sentiment que cette nouvelle présentation, agrémentée de nombreuses photographies inédites, est plus à même d'honorer Neem Karoli Baba.

Ce remodelage de l'ensemble a été réalisé avec le plus grand soin par Jai Lakshman, assisté, pour la partie édition proprement dite, de Parvati Markus.

Je suis certain que bien des disciples de Maharajji ne retrouveront pas dans ces pages le maître qu'ils connaissent dans leur cœur. Je ne puis qu'implorer leur tolérance car ce livre s'adresse à ceux qui n'ont jamais rencontré Maharajji. Pour ceux qui l'ont connu, il n'est besoin d'aucun ouvrage.

J'ai vécu des moments où l'audace d'une telle entreprise m'accablait presque. Toutefois, sachant comment procède Maharajji, j'ai poursuivi ma tâche, persuadé que tout ce qui touchait à ce livre ne pouvait advenir qu'avec sa bénédiction.


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1.  ...LES  ABEILLES  AFFLUENT  



Un instant près du Bien-Aimé et le fleuve modifie son cours.

Les témoignages sont présentés en italique.


OUS  nous retrouvions aux pieds de Maharajji, poussés par le désir ardent de connaître l'esprit vivant et attirés par sa lumière. Nous venions d'Europe et de Grande-Bretagne, des États-Unis et du Canada, d'Australie et d'Amérique du Sud.


Comme disait Herman Hesse de ses compagnons de route dans son Voyage en Orient, chacun, ou chacune, avait ses raisons personnelles d'entreprendre pareille aventure, mais nous avions tous un but commun. Nous débarquions avec notre lot de cynisme et de foi, de cordialité ou de froideur, de sensualité ou d'ascétisme, d'arrogance intellectuelle ou d'humilité. Maharajji s'adaptait toujours et réagissait comme il convient. Il se montrait féroce ou tendre, ne nous prêtait aucune attention et nous renvoyait parfois ou, alors, nous manifestait plein d'égards. Il lisait dans les pensées et dans les cœurs ou bien il jouait les idiots. Il faisait ce qui était nécessaire pour apaiser l'esprit et ouvrir le cœur de façon à étancher la soif qui nous avait tous amenés à lui.

Je voyageais en Inde avec un autre jeune Occidental. Nous étions arrivés dans les montagnes à bord d'une Land Rover empruntée à un ami afin de trouver le Guru de mon compagnon. Celui-ci pensait que son maître l'aiderait à résoudre son problème de visa. J'étais de mauvaise humeur. J'avais fumé trop de haschisch, j'étais en Inde depuis "trop longtemps" et, de toute façon, je n'avais nulle envie de rendre visite à un Guru.

[Le passage suivant est adapté du livre intitulé Soyez ici maintenant.]

Nous nous sommes arrêtés à ce temple et il a demandé où se trouvait le Guru. Les Indiens qui s'étaient rassemblés autour de la voiture indiquèrent une colline proche. Il sortit aussitôt du véhicule et partit à toutes jambes. Les autres le suivirent, ravis de pouvoir bientôt revoir le Guru. À mon tour je mis pied à terre. À présent j'étais d'humeur encore plus massacrante parce que personne ne faisait attention à moi. Je me précipitai à leur suite, pieds nus, sur le chemin rocailleux où je trébuchai sans cesse. De toute façon je ne voulais pas voir le Guru, et puis, à quoi tout cela rimait-il ?

À un détour du chemin je me trouvai à l'entrée d'un champ surplombant une vallée et dans ce champ, sous un arbre, se tenait assis un homme de soixante ou soixante-dix ans, enveloppé dans une couverture. Il était entouré de huit ou neuf Indiens. Je fus frappé de la beauté du tableau – le groupe, les nuages, la vallée verte, la grande clarté des contreforts de l'Himalaya.




Mon compagnon de voyage se précipita vers cet homme et se jeta à ses pieds, se prosternant de tout son long. Il pleurait et l'homme lui caressait la tête. J'étais de plus en plus déconcerté.

Debout à l'écart, je me disais : "Je ne vais pas lui toucher les pieds. Je ne suis pas forcé de le faire. Ce n'est pas une obligation." De temps à autre l'homme levait la tête et me considérait d'un air malicieux. Ses coups d'œil ne faisaient qu'accroître mon malaise.

Puis il posa les yeux sur moi et se mit à parler en hindi, langue dont je ne connaissais que des bribes. Cependant, un autre homme traduisait. J'entendis celui-ci demander à mon ami : "Vous avez une photo de Maharajji ?"

Mon ami acquiesça d'un hochement de la tête.

"Donne-la lui", fit l'homme à la couverture, me montrant du doigt.

Je me dis alors : "C'est très gentil de sa part de m'offrir son portrait", et je souris et hochai la tête en signe de remerciement. Mais je n'étais toujours pas disposé à lui toucher les pieds.

Il s'adressa à moi : "Tu es venu dans une grande voiture ?"

"C'est exact." [Pour commencer, je n'avais pas souhaité emprunter la Land Rover. C'était trop de responsabilité et cette voiture était pour moi une source d'irritation.]

Il me regarda en souriant et me demanda : "Tu veux bien me la donner ?"

J'amorçai une réponse : "C'est à dire...", quand mon ami, toujours allongé à même le sol, releva la tête pour affirmer tout de go : "Maharajji, si vous la voulez vous pouvez la prendre. Elle est à vous."

Je réagis aussitôt : "Eh, pas si vite. Tu ne peux pas donner la voiture de David comme ça." Le vieil homme riait.

En fait tout le monde riait, sauf moi.

Ensuite il voulut savoir si j'avais gagné beaucoup d'argent en Amérique.

Je passai rapidement en revue toutes mes années de professeur et de contrebandier et répondis fièrement par l'affirmative.

"Combien tu t'es fait ?

– Eh bien – je gonflai un peu les chiffres pour plastronner – il m'est arrivé d'atteindre vingt-cinq mille dollars."

Le groupe convertit la somme en roupies et tout le monde fut impressionné par un montant pareil. Mais, bien sûr, tout cela n'était qu'esbroufe de ma part. Je n'avais jamais gagné vingt-cinq mille dollars. Et il rit de plus belle avant de me lancer : "Tu m'achèteras une voiture pareille ?"

Je me rappelle ce qui me traversa alors l'esprit. Je venais d'une famille juive experte en transactions de toutes sortes et, pourtant, je n'avais jamais vu une requête aussi rondement présentée. "Il ne sait même pas comment je m'appelle et il veut déjà que je lui cède un véhicule de sept mille dollars."

"Eh bien, peut-être..." lui dis-je. Cette histoire commençait à me contrarier au plus haut point.

Il s'adressa alors à ceux qui l'entouraient : "Emmenez-les et donnez-leur à manger." Nous fûmes nourris comme des princes, après quoi on nous conseilla de nous reposer. Un peu plus tard, nous retrouvâmes Maharajji qui me pria de m'asseoir. Je m'installai face à lui. En me regardant il me dit : "Tu es sorti regarder les étoiles hier soir." [Ceci est bien sûr la traduction anglaise de ses paroles.]

"Euh... hum !

– Tu pensais à ta mère.

– Oui. [La veille au soir, à quelques centaines de kilomètres de là, j'étais sorti pendant la nuit pour aller aux toilettes. Les étoiles étincelaient et je m'étais attardé dehors, retenu par un sentiment d'intimité avec le cosmos. J'avais alors ressenti la présence de ma mère, disparue neuf mois plus tôt à la suite d'une maladie de la rate. Je n'avais parlé à personne de ce moment particulièrement intense.]

– Elle est morte l'an dernier.

– Euh... hum !

– Son ventre a beaucoup enflé avant la fin."

Il y eut une pause.

"Oui."

Il se laissa aller en arrière, ferma les yeux et précisa [en anglais] : "La rate, elle est morte de la rate."

Je ne saurais dire au juste ce qui m'arriva à cet instant précis. Il me considéra d'un drôle d'air et alors deux choses survinrent. Elles ne me firent pas l'effet de se succéder comme la cause et l'effet mais plutôt parurent se produire simultanément.

Mon esprit se mit à fonctionner à cent à l'heure pour essayer de trouver un repère et tâcher de comprendre ce que cet homme venait de me faire vivre. Je fis ma plus belle crise de paranoïa, comme si j'avais eu toute la CIA à mes trousses. Les questions affluaient dans ma tête : "Qui est cet homme ? Pour qui travaille-t-il ? Quel bouton actionne-t-il pour avoir ainsi accès à mon dossier personnel ? Pourquoi m'a-t-on conduit ici ?" Mais aucune de ces supputations n'avait de consistance.

Il était absolument impossible que les choses aient pu se dérouler ainsi. Mon compagnon de voyage ignorait tout de ce que venait de me raconter Maharajji et, de plus, j'étais un touriste en voiture aux itinéraires imprévisibles. Le phénomène était tout bonnement inexplicable. Mon esprit s'emballait.

Jusqu'à ce jour, j'avais deux types d'attitudes vis-à-vis des expériences métapsychiques. D'abord une approche du genre "sciences humaines" : "Eh bien, c'est arrivé à untel ; c'est très intéressant et nous devons certainement rester ouverts et ne pas nous fermer à ce genre de choses." Il m'arrivait aussi de réagir très différemment : "Ecoutez, je me suis défoncé au L.S.D. Qui sait comment c'est vraiment ?" Après tout, sous l'influence de produits chimiques, il m'était arrivé de créer des mondes et des environnements entièrement inédits.

Mais, en l'occurrence, aucune de ces catégories n'était satisfaisante et, alors que mon esprit tournait à un régime toujours plus élevé, j'avais le sentiment d'être un ordinateur chargé de résoudre un problème insoluble ; la sonnette retentit, le voyant rouge s'allume et la machine s'arrête. Tout simplement mon cerveau renonça. Il avait fait sauter tous ses circuits et consumé mon empressement à vouloir obtenir une explication. J'avais cherché quelque chose de définitif au niveau de la raison, en pure perte.

Au même moment j'éprouvai une douleur insoutenable dans la poitrine, accompagnée d'une sensation de gigantesque déchirement, et je fondis en larmes. Je pleurai sans pouvoir m'arrêter, mais je n'étais ni triste ni heureux. C'était un phénomène pour moi inconnu. La seule chose que j'aurais pu dire de ce qui m'arrivait c'est que j'avais le sentiment d'avoir achevé quelque chose et de toucher au port. Le voyage était terminé. J'étais rendu à la maison.
[R.D.] – [La mention [R.D.] signale les histoires qui concernent Ram Dass.]

Pour citer Dada : "Nous pensons tous poursuivre le Guru, mais en fait, voyez-vous, c'est lui qui est à nos trousses."

Tout ce que je savais de la terrible situation de l'Inde m'avait convaincu de ne jamais mettre les pieds dans ce pays. Pourtant, en octobre 1971, je me trouvais à l'aéroport J. F. Kennedy en compagnie de deux amies, prête à embarquer dans un avion à destination de Bombay. Une grande partie de notre groupe de "spiritualistes" new-yorkais était venue nous accompagner ou, comme je le soupçonnais, peut-être s'assurer que nous allions effectivement monter à bord. Nous nous demandions bien ce que nous étions en train de faire et nous étions toutes trois, à des degrés divers, prises de panique. L'affolement et la confusion allaient s'intensifier au centuple quand nous allions effectivement nous trouver en Inde.

Comme presque tous les membres du groupe d'Occidentaux qui gravitaient autour de Maharajji, nous avions entendu parler de lui pour la première fois par Ram Dass. Pourtant, même si ma vie avait changé du tout au tout après la soirée où j'avais assisté à sa conférence, je ne me sentais pas attirée par l'Inde. À l'époque, ce pays était nimbé pour moi d'une telle aura sacrée que je n'envisageais même pas de m'y rendre. Et je n'avais pas saisi que l'éveil qu'il m'avait été donné de vivre constituait en fait un premier contact avec Maharajji. Il ne m'était pas venu à l'esprit que celui-ci pouvait être mon Guru. Nous avions tous entendu dire à quel point il était difficile de le rencontrer. Et s'il me renvoyait comme il l'avait fait avec d'autres ?

À présent, trois ans plus tard, je partais pour l'Inde mais je n'avais toujours pas l'audace d'oser affronter un rejet de sa part. Je partais voir des saints dans l'Inde du Sud avant de visiter, peut-être plus tard, le Nord si toutefois pointait quelque espoir d'être accepté.

À la descente de l'avion à Bombay nous attendait un représentant d'une compagnie aérienne [événement qui tient déjà du prodige en Inde], lequel nous apprit que nous avions des réservations pour un vol sur Delhi dans l'après-midi et que des billets nous attendaient au guichet. La chose était stupéfiante mais, au bout de vingt-six ou vingt-huit heures d'avion, nous étions trop hébétées pour éprouver plus qu'un léger étonnement. Après tout, nous étions en Inde – où tout pouvait arriver. [Ce mystère des billets et des réservations pour Delhi ne put jamais être élucidé de façon "raisonnable".] Une fois dans la capitale, nous envisageâmes d'aller nous enquérir de messages au bureau de l'American Express comme nous avions pensé le faire à Bombay. Après tout, puisque nous étions ici, il devait bien y avoir un message. Et, en effet, une missive nous attendait. "Allez à Jaipuria Bhavan dans la ville de Vrindaban. Maharajji ne va pas tarder. C'était signé "Balaram Das", nom qui ne nous disait rien.

On nous apprit que Vrindaban n'était pas loin de Delhi et qu'il était possible de s'y rendre dans l'après-midi. Sans trop savoir pourquoi, nous ne nous attardâmes pas dans l'ambiance relativement occidentale de Delhi. Le message nous demandait de partir, ce que nous fîmes sur-le-champ. C'est ainsi que nous fut donnée notre première grande leçon : en Inde, ne jamais voyager en wagon de troisième classe où il n'y a pas de places réservées ! Ce fut l'équivalent d'une équipée de trois heures dans un métro new-yorkais à l'heure de pointe avec, en prime, le soleil, la poussière et la fumée de la locomotive qui s'engouffrait par les fenêtres ouvertes.

En fin de compte, nous parvînmes péniblement à nous extraire du train à Mathura et, dans le crépuscule rougeoyant de la plaine indienne dont nous n'étions pas alors en mesure d'apprécier la beauté, nous trouvâmes un car qui nous conduisit à Vrindaban tout proche. Une fois à destination, on nous débarqua dans le grand bazar d'un village qui, selon toute vraisemblance, datait du XIII e siècle, avec un lacis de ruelles tortueuses grouillant d'êtres humains, de pousse-pousse, de chiens, de cochons et de vaches. Le soir tombait et l'éclairage était fourni presque exclusivement par les lanternes allumées à l'intérieur des magasins qui bordaient les rues. Nous demandâmes le chemin de "Jaipuria Bhavan" dans notre hindi de pacotille et on nous indiqua une petite rue, puis une autre. Le temps passait et les magasins commençaient à fermer. Notre panique augmentait en proportion de notre épuisement et de notre faim car, même si nous trouvions la pension, nous ne la reconnaîtrions pas étant donné que tout était écrit en hindi. Nous nous voyions déjà passer la nuit couchées en chien de fusil dans un recoin de porte en compagnie des vaches.

Et puis soudain, marchant dans notre direction, apparut un Occidental que j'avais rencontré l'année précédente en Californie. Incapable de maîtriser mon émotion, je le serrai dans mes bras, mais lui, en vieil habitué de l'Inde, demeura imperturbable. Oh oui ! Jaipura Bhavan était là, tout près, au coin de la rue.

Les jours suivants, le petit satsang [communauté de chercheurs spirituels] d'Occidentaux commença à se rassembler à Jaipuria Bhavan, en attendant l'arrivée de Maharajji à son ashram de Vrindaban. Nous en avions rencontré bon nombre en Amérique, y compris le mystérieux "Balaram Das" que nous connaissions sous le nom de Peter. Nous écoutions les histoires que racontaient les uns et les autres avec un mélange de soulagement et d'expectative. Après tout, Maharajji ne donnait pas l'impression d'être si féroce et terrifiant que ça. Et puis on nous annonça qu'il était là ! Le lendemain matin, nous pourrions aller recevoir son darshan.

J'arrivai à l'ashram un peu en retard en compagnie de Radha. D'une main crispée, j'agrippais le bord du sari que j'avais emprunté et, de l'autre, le sac de fleurs et de fruits que j'avais apporté en offrande. Après avoir fait le tour du temple et honoré Hanumânji [appellation familière de Hanuman, Dieu représenté avec un corps de singe] d'un profond salut, nous approchâmes d'une porte ménagée dans le mur entre le jardin du temple et l'ashram. Comme je me souviens bien de cette porte verte en bois ! Quand nous eûmes frappé, le vieux chaukidar [gardien] l'entrebâilla et nous dévisagea d'un air scrutateur. Je me demandai bien s'il nous laisserait entrer et, le temps de mon séjour en Inde, cette appréhension accompagnerait chacune de mes visites. Mais il recula d'un pas et nous livra passage. Je découvris la longue véranda bâtie sur le devant du bâtiment de l'ashram et, par la vitre, tout au bout, j'aperçus Maharajji assis sur son lit de bois. Il était seul. Je fus si impressionnée par son imposante présence que mon cœur bondit et que je me pris le pied dans le bas de la porte. Cette vision initiale est restée gravée au scalpel dans mon souvenir.

Radha s'était déjà précipitée et je la suivis en courant, perdant mes sandales dans l'aventure. Tout se passa fort simplement et de façon très familière. Après l'avoir salué en nous inclinant à ses pieds, nous lui présentâmes les fruits et les fleurs [qu'il me rendit aussitôt en les jetant sur mes genoux]. Nous pleurions et riions à la fois. Tout sourire, Maharajji ne se tenait plus de joie. Il chantait en anglais : "Mère d'Amérique ! Mère d'Amérique !" Pendant ce premier darshan, Maharajji s'exprima surtout en hindi mais je le compris parfaitement sans que l'interprète, debout tout près, eût à intervenir. Et je reconnus l'amour que j'avais vu couler à travers Ram Dass et qui m'avait irrésistiblement conduite en Inde : je me trouvais devant la source.

Si tout le monde se montrait impatient et surexcité, cette visite me laissait plutôt indifférent. Je fus pourtant le premier à descendre du car et je me vis partir en courant et m'engouffrer immédiatement à l'intérieur du temple. Je n'étais jamais venu ici mais j'avais l'impression de connaître le chemin compliqué qui menait à l'endroit où il se tenait. Comme je débouchais du dernier tournant, Maharajji se mit à faire des bonds et à déverser un torrent de mots hindis qui me laissa complètement ahuri. Je m'approchai et m'inclinai à ses pieds.

Il commença à me frapper vraiment très fort. J'éprouvai à la fois un sentiment de grande confusion et l'impression d'unité et d'harmonie la plus incroyable de mon existence. Il était si totalement différent de ce que je m'étais figuré et pourtant, en même temps, si familier. À cet instant je sentis toute la souffrance, toute la douleur de ces dernières années fondre comme neige au soleil. Et même si la peine allait revenir par la suite, l'amour que j'avais éprouvé alors l'atténuerait considérablement.

J'avais entendu parler de Maharajji en voyageant à travers l'Inde et je finis par le trouver à Allahabad. Je le rencontrai pour la première fois un matin de bonne heure. Maharajji se tenait dans une chambre, sur le lit, face à une Ma [disciple indienne] assise à même le sol. Il y avait des fruits sur le lit. Puis une main sortit de sous la grande couverture. Il prit quelques grosses pommes et se mit à en bombarder la poitrine de la femme, laquelle était complètement absorbée en méditation. J'observais la scène. Soudain Maharajji tourna les yeux dans ma direction. Il était si stable, si indéracinable et organique qu'on aurait dit un arbre. D'une chiquenaude il envoya voler une banane qui atterrit droit dans ma main. Je me demandai bien ce que j'allais faire de cette banane, un objet sacré. Je finis par me dire que le mieux serait encore de la manger.

J'arrivais des États-Unis. J'appartenais alors à une secte indienne très religieuse dont le Guru était présenté comme le seul et unique sauveur. Au bout de deux semaines seulement auprès de ce soi-disant messie, j'étais passablement désenchanté et je partis errer à travers l'Inde, espérant toujours découvrir le seul Guru authentique et pur. À plusieurs reprises j'entendis parler de Maharajji. Des gens me disaient qu'il n'était pas loin. Mais, n'éprouvant aucune attirance particulière, je ne fis aucune démarche dans sa direction. Un beau jour je me trouvais près de Bombay, toujours en quête du vrai Guru, quand un vieil ami vint me voir. Tant de clarté et de lumière émanaient de sa personne qu'avant même d'entamer la conversation je décidai de me rendre au plus vite à l'endroit d'où il arrivait. Il venait de quitter Maharajji à Vrindaban. Je fis mes valises et partis dans l'après-midi. Vingt-quatre heures plus tard j'étais devant Maharajji. Les Occidentaux ne manquaient pas. Maharajji ne m'adressa pas la parole mais fixa longuement mon chakra du cœur [centre subtil, littéralement "roue"] et comme une voix intérieure se mit à me parler et à me répéter que ma quête était terminée. J'étais rentré à la maison.

Cela faisait un bon moment que je pratiquais la méditation bouddhiste à Bodh Gaya. Les trois premières semaines du second mois venaient de s'écouler quand un drôle de petit bonhomme se mit à apparaître en haut à droite de ma conscience. Il souriait de façon presque continue. Il arrivait et repartait à sa guise. Je me demandais bien qui cela pouvait être. Je finis par me demander s'il ne s'agissait pas de Maharajji dont j'avais entendu parler l'année précédente.

À la fin de ma retraite, j'ouvris un exemplaire des
Cent Mille Chants de Milarépa et une photo de Maharajji tomba du livre. Quand nous nous rendîmes à Vrindaban où il était censé être, le temple était fermé. Dépité d'avoir fait tout ce trajet pour trouver porte close, je traversai la rue et m'assis en face dans le caniveau.

J'eus soudain l'impression que Maharajji avait bondi par-dessus le mur, car je me trouvai d'un coup comblé et entouré d'un gigantesque amour inconnu. J'éclatai en sanglots. À me voir ainsi pleurer toutes les larmes de mon corps, les passants pensaient que cet Occidental aux longs cheveux avait perdu la raison. Ils se contentaient de sourire et poursuivaient leur chemin.

Je ne savais pas ce qui se passait mais j'avais l'impression très nette d'être arrivé à la maison. Il ne faisait aucun doute que je me trouvais précisément où je voulais être. Un mois plus tôt, je n'aurais pu imaginer pareille expérience. C'est pourtant ce que je vivais à présent dans un état de grand bonheur et de soulagement intense. Mon cœur me faisait l'effet de s'être ouvert d'un coup.

Peu après, on nous fit entrer à l'intérieur du temple. Maharajji me posa toutes les questions habituelles : qui j'étais, d'où je venais et ce que je faisais. Et je me vis soudain m'incliner et poser ma tête à ses pieds – sans que cela me gênât le moins du monde. Et il me caressait la tête et me tenait des propos du genre : "Content de te voir parmi nous. Bienvenue à bord !" Je ne souhaitais qu'une chose : ne jamais lui lâcher les pieds, et que la chose fût en totale contradiction avec l'image que j'avais de moi-même ne me troublait nullement.

Après avoir rencontré Maharajji, ma femme était venue me chercher en Amérique pour m'emmener avec elle et me le faire connaître. Le spectacle que je découvris lors de notre première visite me rebuta. Tous ces Occidentaux cinglés vêtus de blanc pendus aux basques de ce gros vieillard dans sa couverture ! Il y avait une chose que je ne supportais pas : voir des Occidentaux lui toucher les pieds. Le premier jour il ne fit pas attention à moi. Mais quand ce total manque d'intérêt pour ma personne eut duré sept jours d'affilée je commençai à être très vexé. Je n'éprouvais aucun amour pour lui ; en fait je n'éprouvais rien du tout. Je me mis en tête que ma femme s'était laissée embarquer dans une espèce de secte de fous. À la fin de ma semaine j'étais prêt à m'en aller.

Nous logions à l'hôtel de Nainital et, le huitième jour, je dis à mon épouse que je ne me sentais pas bien. Je passai la journée à me promener autour du lac, songeant que si ma femme se passionnait à ce point pour un phénomène qui de toute évidence ne me concernait pas, cela signifiait la fin de notre mariage. Je contemplais les fleurs, la montagne et les reflets dans le lac, mais rien ne pouvait chasser mon état dépressif. Et je fis alors une chose que je n'avais jamais vraiment faite de toute ma vie d'adulte. Je me mis à prier.

Je m'adressai directement à Dieu : "Qu'est-ce que je fais ici ? Qui est cet homme ? Ces gens sont tous cinglés. Je n'ai rien à faire ici."

C'est alors que me revint la phrase suivante : "Si seulement vous aviez la foi, nous n'auriez pas besoin de miracles."

"Bon, d'accord Dieu, je n'ai pas la foi. Envoie-moi un miracle."

Je scrutai le ciel à la recherche d'un arc-en-ciel, mais en vain. Il ne se passa rien et je décidai donc de partir le lendemain.

Le lendemain matin nous prîmes un taxi jusqu'à Kainchi afin de faire nos adieux au temple. Si je n'aimais pas Maharajji, je tenais tout de même, par honnêteté, à lui dire le fond de ma pensée. Nous arrivâmes les premiers et nous assîmes sous la galerie devant son tucket [lit de bois]. Maharajji n'était pas encore sorti de la pièce dans laquelle il se trouvait. Il y avait des fruits sur le tucket et l'une des pommes était tombée par terre. Je me baissai donc pour la ramasser. À cet instant précis Maharajji sortit de sa pièce et posa le pied sur ma main, me clouant par là même au sol. Je me trouvais donc à genoux, la main en contact avec son pied, dans cette position que je détestais tant. Quelle honte !

Les yeux baissés sur moi, il me demanda : "Où étais-tu hier?" Puis il ajouta : "Etais-tu au lac ?" [Il employa le mot anglais lake.]

Dès qu'il eut prononcé ce mot "lake" je commençai à éprouver une sensation très bizarre au bas de la colonne vertébrale et un fourmillement envahit tout mon corps qui me picotait. C'était très étrange.

"Que faisais-tu au bord du lac ?"

Je commençai à ne pas être dans mon assiette.

"Tu faisais du cheval ?

– Non.

– Tu ramais ?

– Non.

– Tu étais allé nager ?"

Puis il se pencha et me glissa à l'oreille d'une voix douce : "Parlais-tu à Dieu ? As-tu demandé quelque chose ?"

C'est alors que je m'effondrai et partis à pleurer comme un bébé. Il me renversa sur le côté et se mit à me tirer la barbe en répétant : "As-tu demandé quelque chose ?"

J'avais vraiment l'impression de subir une initiation. À cet instant, d'autres personnes, arrivées entre temps, m'entourèrent et me caressèrent et je découvris alors que presque toutes étaient passées par une expérience analogue. Une question triviale – "Etais-tu au lac ?" – mais qui ne concernait que moi, avait fait voler en éclats ma perception de la réalité. Il était évident que Maharajji voyait clair à travers toutes les illusions ; on ne pouvait rien lui cacher. Au fait, aussitôt après il me posa la question suivante : "Tu veux écrire un livre ?"

Telle fut ma cérémonie de bienvenue. Après cet événement je ne souhaitais qu'une chose : pouvoir lui masser les pieds.

C'était à Londres. Je voyageais à bord d'un bus presque vide. À un moment donné monta un vieil homme affublé d'une couverture qui choisit d'occuper la place à côté de moi, près de la fenêtre, si bien que je dus me lever pour lui permettre de s'asseoir. Cela ne me plut guère, mais, en m'asseyant, il me gratifia d'un si beau et si doux sourire que j'en oubliai le dérangement et me rassis en me disant : "Quel vieil homme charmant !" Avant l'arrêt suivant je tournai la tête de son côté pour le regarder à nouveau – mais il avait disparu !

Depuis que le vieil homme était monté le bus ne s'était pas arrêté. Comment avait-il bien pu disparaître sans que je me lève pour lui permettre de quitter sa place ?

Plus tard, sur le conseil d'un ami qui y avait séjourné, je me rendis en Inde et j'eus l'occasion de voir une photo de Maharajji – c'était mon homme ! Je parvins à le trouver et j'appris que le jour précis où je l'avais rencontré dans un bus londonien portant un plaid bien reconnaissable, une femme lui avait offert la couverture en question en Inde, et il s'en était aussitôt revêtu.

Mus par un désir ou un empressement variable selon les individus, les Indiens eux aussi venaient à Maharajji. Mais pour eux c'était différent. Ils avaient grandi au sein d'une culture qui comptait de très nombreux saints et les parents de la plupart d'entre eux avaient eu des Gurus. Pour la famille, le Guru représentait un mélange de grand-père, de guide temporel et spirituel, et de reflet du ciel ou de manifestation divine. Dans bien des cas ils traitaient Maharajji davantage comme un homme que comme un dieu, et pourtant, en même temps, ils n'avaient pas de mal à se soumettre et à s'en remettre entièrement à lui. En ce qui les concernait, la reddition était moins une affaire d'ego que pour nous. Pour les disciples indiens les plus proches de Maharajji, si les premières rencontres avec le maître présentent effectivement de notables différences de culture avec l'Occident, elles montrent bien aussi le point commun de l'ouverture et de l'amour éprouvés par tous, par-delà la diversité des origines.

Je connais Maharajji depuis que je suis venu au monde. Mes parents étaient tous deux de ses disciples – mon père depuis 1940 et ma mère depuis 1947. De ce fait, et parce qu'il était sans cesse question de lui dans la famille, il fut notre maître à tous dès la naissance.

J'ai rencontré Maharajji pour la première fois à Bhowali il y a fort longtemps. Maharajji rendait souvent visite à une Ma qui habitait dans cette ville. Je lui ai expliqué que j'avais entendu parler de lui mais que je ne l'avais jamais vu et je lui ai demandé de me faire savoir la prochaine fois où il passerait chez elle. Environ une semaine plus tard, Maharajji arriva dans la nuit. Le matin je reçus un message et partis sur le champ. Je le trouvai allongé sur un petit lit. Après m'avoir regardé, il ferma les yeux un instant. Il savait immédiatement à qui il avait affaire, qui j'avais été et ce qui m'attendait en ce monde. Au bout de quelques secondes, il me dit : "Je suis très content de te voir" et il répéta cette phrase un nombre de fois considérable. Maharajji avait fait le chemin de Nainital à Bhowali à pied pendant la nuit. Il m'expliqua que c'était moi qui l'avais amené ici et qu'il me reverrait à Haldwani. Puis il monta dans un car à destination d'Almora. [À cette époque il voyageait presque toujours en car et utilisait peu les voitures.] Des gens me mirent en garde et me conseillèrent de ne pas le prendre au sérieux : "Neem Karoli est un grand menteur. Il dit très rarement la vérité. On ne peut pas compter sur lui."

En tout cas, je me suis rendu à Haldwani. Au bout de quelques jours, quelqu'un vint m'annoncer son arrivée et me donner son adresse. J'allai aussitôt le rejoindre et je ne l'ai plus jamais quitté.

J'ai fait la connaissance de Maharajji en 1950 à l'occasion d'un voyage en voiture de Nainital à Haldwani en compagnie de mon patron et de Maharajji en personne. Mon patron, alors ministre, était déjà son disciple et l'avait fait profiter de sa voiture. Mais pendant le voyage, j'ai fumé des cigarettes et me suis comporté comme si Maharajji était un simple quidam. En 1958, après la mort de ma mère, je me trouvais à Bhowali avec mon père à l'occasion de vacances. Nous logions dans la maison où venaient se reposer les membres du gouvernement et mon père se trouva mal pendant la nuit. Il souffrait beaucoup. Nous avons appelé le médecin, qui lui a fait une piqûre, mais la douleur persistait. Le lendemain, des médecins venus de Nainital ont dit qu'il fallait l'opérer d'urgence de la vésicule biliaire. Ce même jour j'allai consulter au sanatorium tout proche où se préparait une puja [rituel de prières] pour célébrer l'ouverture d'un petit temple dédié à Hanumân que le docteur, disciple de Maharajji, avait fait bâtir. Je restai pour la fête. Maharajji était venu mais il était caché et demeurait invisible. J'éprouvais le désir de le rencontrer. J'appris qu'il avait mis quelqu'un en état de transe. Je m'attardai un moment, observant la cérémonie à distance avant de m'en aller.

Ce soir-là un employé de la gare routière de Nainital vint me demander de rendre visite à un certain Baba Neem Karoli. Les babas pullulent tellement que je ne tins pas compte de ce message. Le soir venu, je me rendis pourtant à la gare routière pour tenter de découvrir qui m'avait fait parvenir ce message, mais personne ne fut en mesure de me renseigner. Cela excita encore davantage ma curiosité. Je demandai où je pourrais trouver ce Baba Neem Karoli et partis aussitôt le voir. Après m'avoir appelé par mon nom, Maharajji me dit :

"Ton père est très malade.

– C'est vrai."

– Tu pensais qu'il allait peut-être mourir, mais Dieu l'a guéri. Les docteurs t'ont dit qu'il devrait subir une opération mais il ne faut pas qu'on l'opère. Sa santé va s'améliorer.

Maharajji m'offrit deux ou trois mangues que je donnai à manger à mon père, et il commença à aller mieux. Au bout de plusieurs jours Maharajji me fit à nouveau appeler. J'allai aussitôt le voir mais ne lui touchai pas les pieds. J'avais l'intention de retourner à Delhi et Maharajji me mit en garde : "Tu vas partir pour Delhi. Tu conduis trop vite. Emmène ton père. Sois prudent, prends soin de lui et il ira très bien." Ces paroles m'allèrent droit au cœur et je touchai les pieds de Maharajji. Mon père n'eut jamais à subir d'opération. Sa santé devint florissante et il ne fit jamais de rechute.

Comme je n'étais pas marié, j'habitais chez mon frère et sa femme. Quand Maharajji vint leur rendre visite, je me retirai tout au fond de la maison dans une pièce à l'écart. Je ne souhaitais pas avoir de contact avec des gens de son espèce car je pensais alors : "Les sadhus [saint homme qui a renoncé au monde pour se consacrer à la vie spirituelle] sont des bons à rien." Au bout d'un moment je vis entrer Maharajji dans la pièce où je me trouvais. Il s'assit près de moi et me dit aussitôt : "Les sadhus sont des bons à rien." Après quoi je devins un de ses disciples.

Un des plus proches disciples de Maharajji, un homme qui le vénère depuis vingt ans, apporte le témoignage suivant :

Je suis enseignant et, en 1935, je profitai des vacances scolaires pour me rendre en pèlerinage à Dakshineshwar. Dans le quartier où beaucoup de temples sont dédiés à Shiva un homme que je n'avais pas remarqué apparut devant moi comme surgi de nulle part.

"Mon fils, me dit cet homme, tu es Brahmine ? Je vais te donner un mantra [formule sacrée qui sert d'objet de méditation].

– Je n'en veux pas, répondis-je. Je ne crois pas à ces choses.

– Il faut absolument l'accepter", insista-t-il. Je me laissai donc fléchir et, pendant de nombreuses années, récitai fidèlement le mantra tous les jours.

Je passe maintenant au mois de juin 1955. J'avais alors des amis aussi proches que des membres de ma famille. Tous les dimanches soirs nous nous retrouvions chez moi et bavardions de choses et d'autres. Un dimanche, vers 21 heures, je vis ma femme, ma tante et ma mère quitter la maison. Je leur demandai où elles allaient et elles répondirent : "Tout près d'ici, voir un baba de passage." L'un des hommes présents ce soir-là lança d'un ton cynique : "Est-ce qu'il mange ? Je peux lui préparer un ragoût." [L'homme en question était chasseur.]

Ma femme réagit : "Tu ne devrais pas dire des choses pareilles."

Dix minutes plus tard elles étaient de retour. Elles nous racontèrent que le baba, installé dans une cabane de torchis, leur avait dit de s'en aller. Quand il vit qu'elles ne partaient pas, il leur ordonna de filer : "Allez-vous en ! Les amis bengalis de votre mari sont arrivés. Allez leur servir du thé. Je passerai vous voir dans la matinée."

Le lendemain matin j'allai lui rendre visite en compagnie de ma femme. Maharajji se tenait assis sur un lit minuscule dans une pièce exiguë. À notre vue, il se leva précipitamment et me prit la main : "Filons !" Nous partîmes si vite que ma femme dut enlever ses sandales pour nous suivre. Il nous conduisit à notre propre maison et nous annonça qu'il allait rester chez nous. Quand les femmes de l'autre maison vinrent le chercher il refusa de partir.

Plus tard il me demanda : "Tu es dévot de Shiva ?

– Oui.

– Tu as déjà un mantra." Je compris alors que le mantra m'avait été remis vingt ans plus tôt par Maharajji en personne.

Ma première rencontre avec lui à Kanpur fut agréable mais très brève. Je ne sais même pas si elle dura deux minutes. Je m'inclinai devant lui. Il me demanda qui j'étais et me donna sa bénédiction avant de partir brusquement. Personne n'aurait pu dire où il était passé.

Je le revis dix mois, ou peut-être un an plus tard à Lucknow. Ce jour-là il fit partir, les unes après les autres, les nombreuses personnes présentes pour ne plus garder que nous trois. Alors il demanda à ma belle-sœur : "Que veux-tu ?" Elle répondit qu'elle était venue simplement lui présenter ses respects.

Ensuite il me posa la même question : "Je ne souhaite que votre bénédiction, rien de plus."

Il finit par se tourner vers ma femme : "Tu es venue avec des questions positives. Pourquoi ne les poses-tu pas ?"

Le fait est qu'elle avait préparé des questions sans rien en dire à personne. Mais elle avait décidé de ne pas les poser elle-même. Elle voulait que Maharajji y réponde sans même qu'elle ait à les formuler, et elle voulait que cela se fasse en tête à tête ; elle demeura donc silencieuse. Elle ne pouvait pas répondre qu'elle n'avait pas de questions, mais, à cause de la décision qu'elle avait prise, elle ne pouvait pas les poser. Maharajji lui dit donc : "Tu veux que je réponde à tes questions sans même que tu les poses. Et tu veux que j'y réponde quand nous serons seuls. Tu mets les sadhu à rude épreuve ! Je passerai répondre à tes questions demain, chez toi, à Kanpur." Nous restâmes assis en sa présence encore quelques instants et il finit par nous congédier : "Allez-vous en !" En partant je fus pris d'un doute : peut-être Maharajji nous avait-il donné le change en nous promettant de venir répondre à nos questions le lendemain.

À environ 22 heures ce soir-là, un message fut délivré à un disciple de Maharajji qui nous rendait visite. Le billet annonçait que Babadji [forme familière de Baba] se rendait chez ce disciple qui devait donc immédiatement rentrer chez lui. Nous l'accompagnâmes. À peine m'étais-je incliné devant lui qu'il me dit : "Tu as mis en doute mon intégrité ! Ne doute jamais de la parole d'un sadhu – c'est à lui de porter le fardeau, pas à toi. Tu ne dois pas douter." Je lui présentai mes excuses. J'avais effectivement mis sa parole en doute. Puis il ajouta : "Bon, je passerai vous voir demain."

Nous l'avons donc revu le lendemain matin. Comme c'était la première fois que je le recevais, je ne savais que faire au juste. On me dit qu'il n'y avait rien de particulier à prévoir sinon un grand traversin sur lequel il pourrait s'appuyer, ainsi que de la nourriture, des fruits ou du lait. Il choisirait à sa guise et prendrait ce que bon lui semblerait.

À son arrivée je l'escortai au salon, mais il me dit : "Non, pas là. Que les autres s'installent ici, mais conduis-moi à cette petite pièce !" J'étais étonné et même stupéfait étant donné que je ne voyais pas de quelle petite pièce il voulait parler. Il décrivit l'endroit en question et traversa la maison comme s'il savait parfaitement où il allait. Je me contentais de le suivre. C'est lui qui me conduisait dans ma propre maison. Il alla tout droit à la pièce en question et déclara aussitôt : "Voilà, c'est bien ici. Appelle Ma [mon épouse]." Elle arriva sans tarder et il répondit à toutes les questions qui la préoccupaient. "Y a-t-il des questions auxquelles je n'ai pas répondu ?" s'enquit-il. Force lui fut de répondre qu'il n'y en avait pas.

Un haut fonctionnaire de l'administration de Lucknow buvait comme un trou. Le commissaire de police dit à Maharajji qu'ils devraient passer chez lui. Maharajji y consentit et, quand ils arrivèrent, le fonctionnaire tenait une bouteille cachée derrière son dos. Avant même de descendre de la voiture, Maharajji se mit à crier à tue-tête : "Qu'est-ce qui se passe ?"

Le fonctionnaire, furieux, lança à l'adresse du commissaire : "Quel rustre avez-vous amené chez moi ? J'exige que vous le fassiez déguerpir au plus vite !"

Le commissaire ouvrit son étui de revolver et s'apprêtait à menacer le fonctionnaire qui s'était permis de parler ainsi à Maharajji. Mais celui-ci explosa : "Que fais-tu, malheureux ? Cet homme est un grand saint. Tu n'en vois que les dehors. Je ne t'accompagnerai plus jamais."

Par la suite le fonctionnaire devint un grand dévot. Lorsqu'il venait pour le darshan il restait assis à l'extérieur de la salle, à côté des chaussures, car il estimait que sa place était là. Il finit par devenir le directeur de l'école d'administration d'Allahabad.

Il souffrait de thrombose. Les derniers temps il connut des douleurs atroces, mais pratiquait sans cesse son Ram mantra [répétition du nom de Ram, un des noms de Dieu] et ne se départait jamais de sa gaieté. Le commissaire de police fondit en larmes quand il vint le voir près de la fin et lui demanda : "Est-ce que je dois prévenir votre femme et votre fils ?"

Le fonctionnaire répondit : "Non, ce n'est pas le moment de s'attacher. À présent il me faut uniquement penser à Dieu et à Maharajji. Adieu. Nous nous reverrons." Et, là-dessus, il mourut.

Je souhaitais rencontrer Maharajji depuis déjà longtemps mais n'arrivais jamais à l'attraper. Finalement, un jour, un ami vint me chercher et, à bord de la voiture de sa compagnie, me conduisit à l'endroit où Maharajji était censé se trouver. Il y avait quatre pièces et Maharajji était dans celle du fond. À peine avais-je franchi le seuil que Maharajji me lança : "Dehors !"

Je sortis donc, mais je ne voulais pas m'en aller. Je restai assis à attendre des heures et des heures. Finalement, mon ami dut ramener la voiture car l'heure de la fermeture approchait. J'étais très loin de chez moi mais déterminé à ne pas bouger pour avoir le darshan de Maharajji en bonne et due forme. Quelqu'un finit par avoir pitié de moi : "Vous vous y prenez mal. La prochaine fois que des gens vont entrer dans la pièce, joignez-vous à eux et, s'il vous met à la porte, réessayez avec les suivants." Je suivis ce conseil et essuyai deux nouveaux refus. La troisième fois, Maharajji finit par me dire : "Assois-toi. Comment t'appelles-tu et que fais-tu ?" Puis il ajouta aussitôt : "Très bien, maintenant va-t-en !"

Mais je protestai : "Je ne m'en vais pas. Je n'ai pas encore eu votre darshan. Je n'ai même pas eu la possibilité de vous parler de mes problèmes."

Alors Maharajji me dit : "Reviens à 6 heures du matin." Je rentrai donc chez moi mais ne fermai pas l'œil de la nuit et, à 2 heures du matin, je me levai pour faire une puja. Je craignais que Maharajji s'en aille avant que j'arrive. Quand je me présentai à 6 heures il était déjà parti, mais on me dit qu'il allait revenir. Il finit effectivement par revenir et, alors, nous passâmes de longues heures ensemble. En fait, j'ai passé le restant de ma vie avec Maharajji.


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introduction | 1. ...les abeilles affluent | 2. darshan | 3. prendre du chai | 4. sous la couverture de maharajji | 5. la foi... pas la peur | 6. clé de l'esprit | à suivre...

2.  DARSHAN


RENCONTRE  DE  L' ESPRIT

EUX  qui rencontrèrent Maharajji ne furent pas tous "ouverts" ou "éveillés" du premier coup. Nombreux sont ceux qui, après avoir passé un moment agréable, repartaient apparemment inchangés. Ils donnaient l'impression de ne pas pouvoir "faire affaire" avec Maharajji.


Soit ils n'étaient pas prêts à être touchés au tréfonds, soit le véhicule du Guru ne leur convenait pas, ou bien encore ce Guru ne devait pas être leur maître.

Balaram [s'adressant à un nouvel arrivant sous la véranda de Vrindaban] : "Avez-vous eu le darshan de Maharajji ?

– Je ne sais pas. Vous voulez parler du gros assis là-bas ?"


Il y avait aussi ceux qui, sans pour autant connaître de "zapping" majeur, n'en réagissaient pas moins à un subtile fil invisible qui les ramenait sans cesse à Maharajji.

"J'étais étonné de constater à quel point de vrais durs à cuire pouvaient fondre comme du beurre au contact de Maharajji."

Pour beaucoup d'entre-nous qui avaient vécu une ouverture spectaculaire ou s'étaient sentis mystérieusement attirés dès la première fois, notre existence se voyait régie par le puissant désir d'être avec Maharajji. Nous étions devenus des "dévots", des disciples, car, en sa présence, nous avions le sentiment de nous trouver "au foyer", dans le cœur de Dieu. Il n'était donc guère étonnant que nous recherchions son contact avec une telle insistance. Nous quittions notre maison pour bénéficier de la compagnie de ce mage qui, tel le joueur de flûte d'Hamelin, nous apprenait à danser et à jouer dans les champs du Seigneur.





Mais il y avait parfois loin entre le désir d'être avec Maharajji et la réalité d'une rencontre effective à cause de la nature du comportement de cet homme. Ses déplacements étaient imprévisibles et dès qu'il faisait halte à un endroit, ne serait-ce que quelques jours, les gens se mettaient à affluer du matin au soir de façon ininterrompue. Certains venaient pieds nus de fermes toutes proches en portant des bébés nus dans leurs bras ; d'autres arrivaient en jet ou en taxi.

Je me tenais devant une modeste maison d'un petit village de montagne quand Maharajji fit une apparition inopinée. On me pria de rester dehors dans la cour. J'eus donc tout le loisir d'observer les gens. Ils semblaient vraiment surgir de nulle part et des quatre coins de l'horizon. Ils couraient à toutes jambes, certaines femmes aux bras couverts de farine s'essuyaient les mains sur leur tablier, d'autres portaient leurs bébés à moitié vêtus. Les hommes avaient laissé leur magasin sans surveillance. Certains cueillaient des fleurs dans les arbres en passant de façon à pouvoir offrir quelque chose... Mais ils se hâtaient avec un désir, un espoir, une joie, une vénération qui se lisaient sur tous les visages.

S'il est vrai que beaucoup attendaient des bienfaits tangibles du "baba miracle", ils ne se contentaient pas de l'aspect mondain de la chose mais souhaitaient aussi goûter à nouveau le nectar de sa présence.

Devant cette pression qui s'exerçait sans relâche sur Maharajji nous oscillions entre deux réactions. Il nous arrivait de nous considérer nous-mêmes et les autres disciples et chercheurs comme autant de vautours après un morceau de chair fraîche ou, un essaim de mouches agglutinées sur un morceau de sucre. Nous tentions alors de le protéger et restions souvent à l'écart de façon à ne pas en rajouter.

Mais à d'autres moments nous nous rendions compte à quel point Maharajji maîtrisait parfaitement la situation. Quand il trouvait que les gens lui "dévoraient le crâne", pour reprendre son expression, il se retirait tout simplement dans une pièce à l'écart dont il fermait la porte, ou renvoyait tout le monde, ou encore montait en voiture et filait sans plus de cérémonie. Une fois, après avoir voyagé pendant des mois afin de rencontrer Maharajji, nous finîmes par le trouver chez un disciple de Delhi. Il nous autorisa à partager sa chambre quelques instants avant de nous demander de sortir prendre le thé avec beaucoup d'autres. Environ un quart d'heure plus tard, Maharajji quitta la pièce qu'il occupait et passa à cinquante centimètres de nos visages sans tourner la tête ni manifester quoi que ce soit à notre endroit. Un véhicule l'attendait. Il monta et la voiture démarra pour une destination inconnue. De toute évidence, une telle personne n'était pas à notre merci !

Maharajji se déplaçait donc sans cesse de façon tout à fait imprévisible. Dans l'enceinte même d'un temple il passait d'un endroit à un autre, parfaitement disponible à un moment donné pour disparaître l'instant d'après, enfermé à double tour dans une chambre où nul n'avait accès.

S'il s'arrêtait quelque temps dans une ville, les disciples pouvaient toujours s'installer près du temple et venir chaque jour attendre le moment où il se montrerait. Mais il ne limitait pas ses déplacements à un lieu précis. Il allait de village en village, passait de la montagne à la plaine, d'un bout de l'Inde à l'autre, quittait les temples pour loger chez des particuliers ou dans des ashrams perdus dans la jungle. Il lui arrivait de partir en pleine nuit pour une destination inconnue sans que personne fût au courant. Il pouvait très bien monter dans un train en partance pour une ville donnée et soudain descendre à une gare intermédiaire, parfois si rapidement, avant même l'arrêt de la locomotive, que les dévots qui l'avaient suivi se retrouvaient laissés pour compte.

Le désir intense d'être avec Maharajji, face à sa conduite si déroutante et insaisissable, générait des parties de cache-cache extrêmement complexes qu'un disciple facétieux baptisa "la grande course effrénée à la grâce" ["the great grace race"].

Les disciples de Maharajji avaient le sentiment de participer à une perpétuelle chasse au trésor que seules limitaient les ressources économiques et les responsabilités familiales de chacun. Le trésor était bien sûr le darshan avec Maharajji. Et ce trésor était une cassette vraiment royale ! Un dévot indien a résumé la chose en quelques mots : "Même un rapport sexuel avec ma femme ne saurait égaler le darshan avec Maharajji."

Les disciples indiens de Maharajji avaient mis au point un système de communication très élaboré qui leur permettait, avec au moins trente pour cent de réussite, de retrouver la piste de Maharajji et de savoir où il demeurait dans la journée qui suivait son arrivée dans n'importe quelle ville ou village. Nous, Occidentaux, n'avions pas cette chance. Il nous fallait donc faire feu de tout bois – intelligence, intuition, ruse et un sacré culot – pour parvenir à nous asseoir à ses pieds. Si notre pourcentage de réussite n'était peut-être pas aussi impressionnant que celui des Indiens, nous compensions largement par notre manière de procéder et nos entrées et nos sorties ne passaient pas inaperçues.

J'étais en plein darshan avec Maharajji quand, tout à coup, je vis se pointer Tukaram. Je lui demandai comment il était entré et il m'apprit qu'il venait de faire le mur. Alors je me suis dit : "Mon Dieu, il me reste très peu de temps." Puis ce fut le tour de Krishna Priya. Le chaukidar [gardien] la vit escalader le mur et comme il ne voulait pas qu'on croie qu'il les avait laissé entrer, il vint annoncer la nouvelle à Maharajji : "Baba, tous ces gens ont fait le mur. Je suis désolé. J'ai fait mon possible pour les empêcher d'entrer." Maharajji commença par exploser : "Flanque-les dehors ! Tous à la porte !" Je fus, moi aussi, expulsé. Nous, les Occidentaux, partagions tous le même sentiment de culpabilité. Le lendemain, quand nous revînmes pour un nouveau darshan, nous nous aperçûmes que le mur d'enceinte avait été surélevé et qu'il était deux fois plus haut.


BIEN  DES  NIVEAUX  |  ET  BIEN  DES  CHANGEMENTS

Quand vous finissiez par arriver au bon endroit au moment opportun et qu'on vous confirmait qu'il était bien là, quel effet cela faisait-il de se retrouver assis devant lui ? Même la langue des dieux et déesses de l'élocution, de la musique et de la poésie ne saurait le dire en termes appropriés. Et moi, donc, comment le pourrais-je ? Comme les aveugles avec l'éléphant, chaque dévot rencontrait un Maharajji différent.

Dès que Maharajji apparaissait vous ne saviez plus sur quel pied danser. Il pouvait faire la même chose une semaine d'affilée et vous vous disiez alors : "Bon, il sort de sa chambre à 8 heures." Et le lendemain il pouvait très bien ne pas mettre le nez dehors de toute la journée. Il lui arrivait même d'aller s'enfermer dans une autre chambre pendant quarante-huit heures. Il fallait apprendre à prévoir l'imprévu. Un jour il se présenta à nous en répétant sans arrêt du matin au soir : "Thul-thul, nan-nan," comme s'il se récitait un mantra. Des jours et des jours passèrent ainsi et quelqu'un finit par lui demander : "Maharajji, qu'est-ce que vous dites ?" Et il se trouve que ces mots qui appartenaient à un vieux dialecte behari signifiaient simplement : "Trop grand, trop grand, trop petit, trop petit." Quand on l'interrogea sur le sens à donner à ces paroles, il expliqua : "Oh, tous autant que vous êtes vous vivez dans thul-thul, nan-nan ; vous vivez dans le monde du jugement. C'est toujours trop grand ou trop petit."

Une fois assis devant Maharajji on ne peut jamais dire avec qui il travaille le temps de son darshan. Il se peut qu'il parle à quelqu'un et que ce soit une tout autre personne qui se trouve bouleversée. Quant à vous, vous êtes bien incapables de dire ce que vous recevez de lui au juste.

Ce qui m'a beaucoup frappé, moi et tant d'autres, c'est le nombre de niveaux auxquels Maharajji opérait en même temps. Nous étions tout bonnement assis devant lui et, apparemment, il ne se passait rien que de très banal. On prenait le thé et il lui arrivait de lancer quelques fruits à la ronde, ou quelqu'un venait dire quelques mots. Tout se passait vraiment le plus sobrement du monde, mais nous observions le moindre de ses gestes, nous nous délections de la façon dont il inclinait la tête et bougeait les bras. En même temps que nous éprouvions une joie d'une légèreté indicible, nous avions l'impression de nous trouver au cœur d'un brasier ronflant de fureur.

Des gens entourent Maharajji et se concentrent en silence. Maharajji tourne le dos à quelqu'un et, dès qu'il capte une pensée vagabonde, se tourne pour faire face à la personne en question. Avec une expression de contrariété et d'amour mêlés il lève un doigt ou brandit le poing. Si quelqu'un médite, il lui tord le nez ou lui tire la barbe. Il s'adresse à une femme qu'il couvre de compliments. Il en calomnie une autre en racontant toutes sortes d'abominations sur son compte. Il pivote en direction d'un troisième individu et lui intime l'ordre de sortir : "Va-t-en, espèce de pervers !"

Et les paroles, les pommes, le thé, les silences et les rires étaient tous entraînés dans un fleuve d'amour qui jaillissait continûment de Maharajji. Les disciples qui "savaient" se réjouissaient autant de ses insultes que de ses louanges car tout était amour palpable et nourriture pour l'esprit.

Dans ce domaine nous réglions notre conduite sur l'un des disciples les plus anciens et respectés du nom de "Dada" qui servait Maharajji avec une abnégation qui nous remplissait d'un mélange d'effroi et d'infini respect. Quand Maharajji le complimentait, Dada disait toujours : "Ha, Baba," c'est-à-dire : "Oui, Baba." Et quand Maharajji l'insultait, l'accablant parfois du matin au soir, il répliquait exactement sur le même ton : "Ha, Baba !" De toute évidence la gloire et la honte lui faisaient le même effet, du moins quand Maharajji en était la cause. Maharajji ne pouvait plus mettre Dada en colère ou le faire culpabiliser. Toutes les années passées auprès de son maître avaient brûlé tout ça. Dans un cas comme dans l'autre, Dada ne voyait plus que grâce à l'état pur.

Il arrivait que Maharajji s'adresse à une personne et tout le monde écoutait, ravi d'être simplement présent.

L'observation des nouveaux était une grande source d'amusement. D'abord sceptiques, ils posaient toutes sortes de questions, puis nous voyions leur cœur s'épanouir doucement et leur douceur émerger grâce aux tendres soins du maître jardinier. Nous prenions place dans les groupes de nouveaux et Maharajji allait de-ci de-là. Occupé avec quelqu'un à côté de lui, on le trouvait l'instant d'après à l'autre bout du temple accueillant un disciple qui venait d'entrer. En un tournemain il nous faisait passer du rire à la plus ardente concentration avant de nous amuser à nouveau. Nous avions alors l'impression d'être des pantins entre les mains d'un marionnettiste.

La société de Maharajji était une expérience hors du commun. Il était toujours aussi naturel qu'un enfant ou qu'un saint tel qu'on les décrit habituellement. Il n'exigeait pas de conditions préalables ni de comportement particulier de ses disciples. Le monde extérieur l'affectait rarement. Il pouvait converser simultanément avec six personnes, une caméra pointée à trente centimètres de son visage. Il était sans forme. Il ne pratiquait ni cérémonies ni pujas. Il ne se conformait à aucune coutume comme, par exemple, le bain rituel. Pourtant, sa présence était plus qu'inspirante ; elle illuminait. Lorsqu'on méditait en sa présence ou non loin de lui, même s'il parlait ou plaisantait bruyamment, on ne tardait pas à accéder à un état de grande clarté, une pure lumière si difficile à connaître sans sa grâce et son pouvoir.


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DES  DARSHAN  HORS  DU  TEMPS

Maharajji conseillait souvent à ses dévots indiens de rester assis en silence : de simplement s'asseoir, d'écouter et absorber. Mais c'était difficile à réaliser auprès de Maharajji car il était au centre d'une pièce de théâtre continue qui focalisait notre attention : qui arrivait, qui s'en allait ; ce qu'ils disaient ; la nourriture qu'on distribuait ; qui réussissait à s'asseoir le plus près de lui ; sa manière de procéder avec chacun ; ceux qu'il caressait et ceux après qui il vociférait ; la façon dont il bougeait sur le tucket. Un Indien nous confia que ceux d'entre nous qui ne parlaient pas hindi avaient de la chance car cela nous empêchait d'être trop pris par le spectacle. Quand régnait un peu de silence ou quand vous parveniez à vous détacher du mélodrame, vous pouviez alors baigner dans la grâce intemporelle de sa présence.

À l'instant où vous le rencontrez, si vous êtes prêts, il se plantera en vous – la graine, la semence. Et le temps n'est pas un facteur ; il n'est rien.

Vous oubliiez tout en sa présence. Il n'y avait plus que Maharajji – adoration totale et sans effort. C'est ça la vraie puja.

À Kainchi il nous arrivait de veiller très tard lorsque nous parlions avec Maharajji, à en perdre toute notion du temps. Nous entendions soudain quelqu'un faire sa toilette matinale et nous savions alors qu'une nuit entière venait de s'écouler.

C'était l'un de ces darshan où vous avez le sentiment que quelqu'un vous a mis du L.S.D. dans le thé.

Nous nous chauffions à son soleil, nous nourrissions de son éclat.

À vrai dire, vous êtes véritablement plus en communion avec Maharajji quand vous n'êtes pas en présence de sa forme. L'éloignement permet de mieux se concentrer sur lui sans être dérangé.


DARSHAN  D ' INTIMITÉ

Pour d'autres ressort surtout la précieuse intimité qui consiste à éprouver la présence d'un autre être au sein d'un espace commun, le soupir d'un amant qui sait tout des replis de votre cœur.

Maharajji ne faisait jamais de prêches ni de causeries ; il s'exprimait à l'intérieur de votre cœur. Avec lui on avait automatiquement accès à la connaissance. Ça passait par le cœur et non par la lecture.

À Kainchi nous nous retrouvions à dix ou vingt pour parler avec Maharajji au fond de l'ashram. L'un d'entre nous l'interrogeait sur la vie ou sur Dieu. Maharajji se mettait à parler et très vite tout le monde était en pleurs. Il lui arrivait d'évoquer le Christ et de fondre lui-même en larmes.

Lui et moi n'avons jamais beaucoup échangé sur un plan verbal. Mais à l'intérieur je sentais tellement d'amour que je restais dans les parages. Quand je partais je ne m'éloignais pas beaucoup et je revenais toujours. C'était comme ça pour beaucoup de gens.

Maharajji touchait le cœur de chacun d'une façon très personnelle et intime. La rencontre avec Maharajji était différente pour chacun. On ne peut raconter ce que c'était que d'être avec lui. Il faut l'éprouver dans son cœur.

Il avait une telle douceur qu'il était impossible de le craindre. Mais vous aviez parfois l'impression d'être en présence d'un lion.

Trois ou quatre jeunes Occidentales assistaient à l'anniversaire de Krishna. Pendant que tout le monde s'était réuni dans le temple pour le kirtan [chant dévotionnel] devant Lakshmi-Narayan, elles allèrent s'installer sous la fenêtre de Maharajji dont les volets étaient fermés de l'intérieur et entonnèrent un doux chant consacré au bébé Krishna [une incarnation de Vishnu], Devakinandana Gopala. Au bout d'un moment Maharajji ouvrit les volets et leur demanda de s'en aller avant de fermer la fenêtre en claquant les volets. La scène se répéta plusieurs fois tandis que les jeunes femmes poursuivaient leur chant suave. Maharajji finit par ouvrir une dernière fois les volets, à cette différence près qu'à présent son visage ruisselait de larmes, et il écouta un bon moment, transporté en état de bhava [attitude ressemblant à l'extase].

Vous vous souvenez du passage où Castaneda parle d' "arrêter le monde" ? Il arrivait que Maharajji vous fasse vivre des choses et, sur le coup, c'était tout à fait l'impression que cela donnait. À certains moments vous écoutiez, à d'autres votre attention se relâchait et puis, soudain, Maharajji faisait quelque chose et vous vous trouviez suspendus hors du temps. À une époque je découpais des tas d'articles et de photos sur le monde hippique et j'en remplissais des albums entiers. Personne n'en savait rien. Et un jour où j'avais l'esprit ailleurs, Maharajji se tourna vers moi et m'interrogea sur les chevaux. Mon esprit cessa immédiatement de vagabonder.

À chaque fois que j'étais distrait, Maharajji me prenait en flagrant délit. Ça ne manquait jamais. Quand je relâchais un tantinet mon attention il me recentrait immédiatement.

Maharajji était assis sur le tucket. Il se pencha en avant et déposa un baiser sur la tête de Kabir. Ce baiser affecta tous ceux qui étaient présents. Tout le monde en éprouva une chaleur intérieure.

Toutes les fois que Maharajji serrait quelqu'un dans ses bras, tout le monde s'exclamait : "Ohhhhh..."



DARSHAN  D' AMOUR

Tout l'amour, l'affection et la bonté qui émanaient de Maharajji, un simple mortel ne peut en offrir autant.

Comment vous dire ce que l'on ressentait en sa présence ? C'est comme si vous me demandiez de décrire la saveur d'un fruit ou la fragrance d'une rose.

Vous n'avez jamais rencontré un être aussi sympathique, bon, adorable. Comment ne pas l'aimer ?

Vous auriez presque souhaité lui faire don de votre vie, si cela avait été possible.

Un disciple m'a demandé si Maharajji avait jamais posé les yeux sur moi de telle sorte qu'en captant son regard l'espace d'un instant j'eusse tout oublié pour ne connaître que son amour. Le disciple me dit que c'était un moment rare et précieux quand il vous fixait ainsi et que vous aviez beaucoup de chance si vous pouviez supporter l'éclat de son regard sans baisser les paupières lorsqu'il se trouvait dans cet état-là.

D'un seul regard ou d'un unique mouvement il pouvait vous fouiller au tréfonds. Un rien de sa part vous donnait parfois l'impression d'avoir le cœur transpercé, d'être mis à nu.

Je partais le lendemain pour le Népal. C'était le soir et nous étions réunis à l'arrière de l'ashram. J'avais reçu une mise en demeure m'enjoignant de quitter le territoire indien. Maharajji ne fit aucune allusion à mon départ mais, à la fin du darshan, ses yeux s'attardèrent sur moi. C'était le regard du Guru, un regard empreint d'une compassion absolue, universelle, sans bornes ; d'un amour au-delà des mots. Ça ne dura pas longtemps mais, l'espace d'un instant, mon être tout entier baigna en lui. Et j'en fus rempli de... – comment dire au juste ? – chagrin ou regret... Ses yeux brillaient d'une compassion infinie et même si ce regard fut de courte durée sa puissance me parvient toujours, en particulier aux moments les plus difficiles.

Je n'avais pas plus de seize ans quand j'ai fait la connaissance de Maharajji. C'était à l'occasion d'une bhandara [fête] et il y avait affluence. Quand je l'ai rencontré j'ai été comblée de bhava, comme transportée d'amour divin. Maharajji me demanda de servir les dévots qui assistaient à la bhandara. Ça faisait beaucoup de monde et nous avons travaillé des heures et des heures d'affilée, mais ce que j'ai éprouvé alors ne m'a jamais quitté.

Lorsqu'on demanda à un homme ce qui s'était passé lors de son premier contact avec Maharajji, il répondit : "Les mots sont impuissants à traduire pareil phénomène. Il faut le vivre. L'amour, l'affection, la compassion, la grâce de le connaître..."


PARLER  PENDANT  LE  DARSHAN

Pendant les darshan il parlait, parlait sans retenue, à tort et à travers. S'il injuriait quelqu'un, il criait tant et plus et déblatérait indéfiniment. Mais il entendait tout. Quelle intoxication ! Il avait un comportement vraiment hors du sens commun. On aurait vraiment dit un anormal qui racontait des sornettes, débitait toutes sortes d'extravagances et lançait aux gens des sottises.

Mais qu'est-ce qui vous poussait à rester là ? Vous perdiez la notion de l'espace et du temps. Vous ne vous demandiez jamais où vous étiez et pourquoi vous étiez là. Les jours et les mois passés avec lui vous paraissaient des minutes. Il m'arrivait de ne pas m'apercevoir que je n'avais pas mangé ou dormi depuis des jours et il me faisait faire des choses que je n'aurais jamais faites en temps normal. Si je voulais le quitter, il me faisait rester ; si je souhaitais rester un soir de plus, il me forçait à m'en aller.

C'était un vrai moulin à paroles, comme un enfant. Il n'arrêtait pas un instant, sur tous les sujets. La plus grande partie de ces propos n'était pas traduite. On se serait cru à la projection d'un beau film étranger en version originale où vous n'avez pas vraiment besoin des sous-titres !

Parfois il ne disait une chose qu'une fois. Et si vous la laissiez passer c'était trop tard, elle était perdue.

À Vrindaban, une Occidentale se tenait assise devant la murti [statue consacrée] d'Hanuman. Elle mourait d'envie de voir Maharajji, mais, en ce temps-là, il refusait son darshan aux Occidentaux. Elle était donc assise, tête penchée, occupée à chanter un kirtan. Il y eut soudain un grand émoi. Elle leva les yeux et découvrit Maharajji. Planté là devant elle, il arborait son si beau sourire. Elle fut enchantée de le voir incliner la tête sur le côté avant de s'exclamer, en anglais : "C'est trop !"

Plusieurs Occidentaux se rappellent qu'au "hit-parade" des expressions anglaises de Maharajji figuraient, entre autres : coconut [noix de coco] ; right face [bon visage] ; quick [vite] ; march [tambour battant] ! ; left [gauche] ; right [droite] ; go [va-t-en] ! ; sit down [assois-toi] ; bus has come [autocar est là], sometimes [parfois] ; damn fool [espèce d'imbécile] ; commander-in-chief [commandant en chef] ; thank you [merci] ; stand up [lève-toi] ; water [eau].

Avec Maharajji vous parliez de ce dont il voulait parler. Si vous choisissiez le sujet de conversation, il faisait semblant de ne pas avoir entendu ou passait à autre chose.

Autour de Maharajji il n'y avait de conversation qu'avec lui.

Maharajji semblait accorder beaucoup d'importance aux à-côtés, aux choses qui n'avaient apparemment aucun rapport avec le sujet.

Maharajji parlait à un tel, en frappait un autre, et seul saisissait celui qui était censé comprendre.

Maharajji s'intéressait énormément à tout comme n'importe qui. C'était un homme sans prétentions ; pourtant, personne ne pouvait le mener en bateau.

Avec les Occidentaux la conversation comportait habituellement une série de petites saynètes. Pour nombre d'entre eux, Maharajji mit au point des numéros particuliers et, jour après jour, l'individu concerné était appelé sur le devant de la scène pour participer au même dialogue. À une jeune femme il posait chaque jour les mêmes questions : "Comment sont les femmes en Inde ? Pourquoi sont-elles gentilles ?"

Et, chaque jour, elle donnait la même réponse : "Parce qu'elles sont dévouées à leurs maris."

À une autre il demandait sans se lasser : "Vas-tu te marier ?"

À quoi la personne interrogée répondait toujours : "Maharajji, comment pourrais-je épouser qui que ce soit ? Je suis tellement bonne à rien."

À un autre il lançait : "Comment t'appelles-tu ?"

"Chaitanya Maha Prabhu", nom d'un grand saint indien que Maharajji répétait à son tour, hochant la tête en connaisseur.

Il nous avait tous formés à donner des représentations. Sur ce théâtre qu'il nous faisait jouer, un disciple fit ce commentaire : "Maharajji avait son zoo et nous y étions tous pensionnaires."

Et puis il y eut arti, la cérémonie de la lumière en l'honneur du Guru. On agite une flamme devant lui et ce geste rituel s'accompagne d'une psalmodie qui scande les nombreuses qualités du Guru. Sous la tutelle de K. K. Sah [l'un des plus anciens dévots indiens], nous avions appris le chant sanskrit dans son intégralité ainsi que le cérémonial de façon à "étonner" Maharajji. Quand nous finîmes par exécuter l'arti, Maharajji fut apparemment si enchanté qu'il nous fit recommencer maintes et maintes fois, même si, pendant que nous chantions, il ne cessait de parler à l'un ou à l'autre de ses voisins. Et, chaque fois qu'un nouveau groupe de dévots indiens venait présenter ses respects, on nous tirait des profondeurs de l'ashram pour nous placer en première ligne afin de montrer à quel point les Occidentaux étaient des êtres spirituels. Ces innombrables petits concerts nous apprirent beaucoup. À l'origine nous avions voulu plaire à Maharajji et l'impressionner. Au fil des répétitions la cérémonie s'affina. Au bout du compte nous découvrîmes qu'un rituel peut s'enrichir, s'animer d'une vie propre et générer une énergie spirituelle indépendante de la raison spécifique pour laquelle on l'exécute à un moment donné.


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RÉPRIMANDES  ET  ESPIÈGLERIES  PENDANT  LE  DARSHAN

À quatre-vingts ans, l'un des disciples de Maharajji était aussi alerte qu'un chamois. Un jour il vint à son darshan alors qu'un de ses jeunes parents éloignés s'y trouvait aussi. Ce dernier s'inclina devant son aîné mais tarda à se relever. Maharajji se tourna alors vers le vieux disciple : "Si tu avais de l'argent, il se relèverait plus vite pour te toucher les pieds !"

Une dévote arriva un jour au darshan vêtue d'un sari de grand prix tout neuf. Maharajji lui dit : "Tu sais, Ma, je suis allé chez des riches. Ils portaient des vêtements propres et nets mais si simples qu'on aurait pu les prendre pour des pauvres gens."

Un soir, Maharajji se tenait accroupi dans une rue sale quand sont arrivés des gens "importants" – poètes, juges, notables. Après qu'ils se furent assemblés autour de lui il leur demanda : "Pourquoi ne vous asseyez-vous pas ?" Après quelque hésitation ils finirent par s'asseoir par terre. Alors Maharajji se leva aussitôt : "Allez, on s'en va !"

J'avais acheté des pommes à Mathura que j'avais l'intention de présenter à Maharajji comme prasad [une offrande, souvent de nourriture, qui devenait alors sacrée, une fois acceptée par Maharajji]. Elles coûtaient cher et je les avais choisies avec soin. Quand je les lui offris, Maharajji me dit : "Mets-les de côté, je les mangerai plus tard." Je ne voulus pas obtempérer à cause de ma fierté et j'entrepris donc d'éplucher la première, qui était pourrie ; la deuxième, la troisième et la quatrième l'étaient aussi. Maharajji posa alors son regard sur moi : "Je t'avais dit de les mettre de côté." Je découvris plus tard que les cinq autres étaient parfaitement saines.

Je travaillais à Agra et, chaque fois que Maharajji venait à Vrindaban, je lui faisais en prasad une offrande d'une valeur de dix ou quinze roupies. Je voyais les autres venir avec tellement plus qu'un dimanche je me sentis tout piteux de lui apporter si peu. Le lundi matin j'attendais de pouvoir lui toucher les pieds avant de me rendre au travail et je me disais : "Étant donné mes moyens limités, mes dix roupies équivalent aux dix mille de certains." À cet instant précis Maharajji sortit de sa chambre en lançant : "Ça ne manque pas les gens bizarres. Il y en a qui viennent avec dix roupies et affirment m'en offrir dix mille."

Il y avait une expression qu'il ne me laissa jamais prendre avec mon appareil photo. Il se tenait assis normalement et, tout à coup, il se redressait et vous fixait, les yeux grands ouverts brillant d'un éclat intense. Pendant des mois je tentai de saisir cette expression. Je prenais bien une photo, mais, le temps qu'il me fallait pour avancer la pellicule, il reprenait une attitude normale et pouffait ou s'esclaffait franchement. Il souriait de plaisir, ravi de mon air dépité. [Comme je regrettais de ne pas avoir de déclencheur automatique !]

Un jour il s'approcha de moi, me prit ma canne de bambou et se lança dans un numéro à la Charlie Chaplin. Il la tendit à bout de bras et la rapprocha comme un grand singe qui découvre un objet pour la première fois. Il se mit à jouer avec en la tournant dans tous les sens ; puis finit par la jeter avant de s'éloigner sur la route ! C'est ainsi que s'acheva ce darshan ! J'avais été l'unique témoin de cette scène.

Un matin le charbon s'était complètement affaissé. Pour relancer le feu ont avait ajouté un tas de bois par-dessus et, bien sûr, au lieu de prendre, le bois se mit à fumer. Maharajji demanda donc de verser du pétrole dans le brasero, mais sans résultat. De gros nuages de fumée s'élevaient du bassin de métal.

Maharajji s'était penché en avant pour regarder et, tout à coup, une déflagration : POH ! Les flammes bondirent jusqu'au toit. Maharajji recula d'un bond. Enchanté du spectacle, il riait et tapait dans ses mains comme un enfant. Il était aux anges !

Un jour, arrivé de très bonne heure à l'ashram, je m'étais assis sous la galerie. Un homme, qui portait un fusil, fit son apparition. Bien sûr Maharajji lui demanda de lui apporter son arme : "Laisse-moi voir ce fusil !" L'homme ouvrit donc le fusil pour vérifier qu'il n'était pas chargé. Maharajji le prit, l'ouvrit, puis le ferma d'un coup sec et épaula comme pour tirer. Il joua avec un moment, l'ouvrit et le referma à plusieurs reprises avant de le rendre à l'homme et de lui dire de s'en aller. Après quoi il se tourna vers moi : "À ton avis pourquoi porte-t-il un fusil ?"

Je lui fis ma réponse habituelle : "Je ne sais pas."

Et Maharajji me dit : "Il transporte ce fusil avec lui parce qu'il a peur."



PURETÉ  DES  DARSHAN

L'hiver 1971 il commença à y avoir vraiment beaucoup de monde et Maharajji demanda aux uns et aux autres d'aller s'installer ailleurs. Il me dit d'aller à Puri. Il ajouta qu'en revenant je pourrais passer voir Goenka, instructeur bouddhiste connu qui enseignait la méditation. Je sentais que j'avais vraiment besoin d'apprendre à bien pratiquer la méditation et je me suis donc rendu à Bodh Gaya. Les quarante jours que dura mon séjour, j'eus l'esprit extraordinairement dégagé. Je n'avais jamais éprouvé pareille clarté.

Quand je revins chez Dada, Maharajji s'y trouvait. Je ne sais si mon amour pour lui se manifestait différemment ou si mon cœur était fermé. C'était peut-être les deux. En tout cas j'étais comme un observateur détaché qui voyait un homme faire toutes sortes de choses et je ne ressentais plus ce lien d'amour si fort qui me reliait à lui auparavant. S'il y avait bien clarté et ouverture, je n'éprouvais plus ni chaleur ni émotion. Je restai chez Dada deux ou trois jours, espérant retrouver ce sentiment perdu. Et je voyais tous ces gens s'ouvrir d'une façon qui m'était refusée. Je priai et implorai Maharajji, en vain.

Je décidai de me rendre au Sangam [lieu saint à la confluence de trois rivières sacrées]. Je suppliai que mon cœur s'ouvre après que je me serais baigné et, tandis que j'étais plongé dans l'eau, je le sentis vraiment éclore. En remontant sur la berge je m'aperçus que partout où je portais mon regard tout resplendissait. Je montai dans un pousse-pousse pour retourner chez Dada. Je me rendis alors compte que n'avais pas de prasad et il n'y avait pas de bazar sur le chemin. Nous passâmes devant un walla [vendeur] qui proposait de ces calendriers aux images pieuses. Je regardai toutes les images mais elles étaient vraiment trop gauches. Je m'apprêtais à renoncer lorsqu'à mes pieds, dans la poussière, je découvris une exquise peinture de Ram embrassant Hanuman. J'achetai l'image en question et me rendis chez Dada. Il était tard et je ne pensais donc pas que j'aurais le temps d'arriver jusqu'à Maharajji et de lui présenter le prasad. Mais, au moment où je franchis la porte, un passage se dégagea qui me mena tout droit à Maharajji. La session de méditation et l'expérience toute proche de Sangam m'avaient tellement ouvert que j'offris le prasad sans mon ego. C'était l'acte le plus pur que j'avais jamais accompli auprès de Maharajji. Il se passait quelque chose mais je n'en étais pas l'"auteur". Je posai l'image sur le tucket et m'assis par terre. Maharajji la prit et la regarda. Des larmes se mirent à lui couler des yeux et je commençai à pleurer moi aussi. Puis il se leva et sortit de la pièce comme un ouragan en donnant l'image à Dada au passage. Quelques semaines plus tard, on put voir cette image exposée dans le temple de Vrindaban tout à côté de la murti.

L'intérêt de l'histoire, c'est que parce que j'avais été en mesure de faire ce geste de façon désintéressée, il avait pu accepter pleinement mon offrande. Les autres fois je venais avec toutes sortes de prasads mais je souhaitais qu'il les accepte d'une certaine façon – et c'est tout juste s'il y jetait un coup d'œil. J'astiquais les pommes des heures durant pour les faire briller, je les tenais dans le bus en récitant des mantras : j'essayais d'être pur. Mais, cette fois, je n'essayai pas : la pureté était tout simplement là.



TOUCHER  SES  PIEDS

"J'enlève la poussière des pieds de lotus du Guru pour nettoyer le miroir de mon esprit." Ainsi débute une ode sacrée à Hanuman. Toucher, tenir, masser les pieds du Guru a toujours revêtu une profonde signification dans la tradition hindoue. Car des pieds du Guru provient l'élixir spirituel, le soma, le nectar, l'essence du fleuve sacré qu'est le Gange – le subtil prana, ou énergie, qui guérit et éveille. Toucher les pieds d'un tel être n'équivaut pas seulement à recevoir cette grâce mais représente aussi un acte de soumission, de reddition à Dieu, car c'est ce que le Guru représente sur terre.

Mais pour ceux d'entre nous qui entouraient Maharajji, les théories en rapport avec la valeur spirituelle du contact avec les pieds du Guru importaient vraiment peu. C'était plutôt une singulière attraction du cœur qui nous poussait. Une Américaine était venue des États-Unis accompagnée de son mari. Elle se faisait du mauvais sang pour son fils qui avait consacré sa vie à Maharajji. C'est son inquiétude de mère qui l'avait incitée à entreprendre le voyage et à séjourner quelque temps en Inde. Voilà comment s'acheva sa visite :

Quand le moment du retour approcha je me mis à penser au dernier darshan que j'allais vivre. Je me rendis compte que je voulais vraiment toucher les pieds de Maharajji. J'aurais été bien en peine de dire pourquoi, mais ce désir m'habitait. Je m'imaginais que si je passais à l'acte et réalisais mon souhait mon mari en serait contrarié, mais je me disais : "Que ça le gêne si ça doit le gêner, je vais le faire comme j'en ai l'intention." Et à mon dernier darshan je touchai les pieds de Maharajji.

À mon grand étonnement mon époux fit de même !

Après ma première rencontre avec Maharajji je me souviens parfaitement que mon dédain et mon arrogance s'étaient effacés devant le désir extraordinairement puissant de me trouver littéralement à ses pieds. C'est lors de ma deuxième ou peut-être troisième visite que l'occasion se présenta. Je considérais mon voisin. L'expression de son visage donnait à penser qu'il était traversé de vagues de félicité et, en l'observant du coin de l'œil, je me sentais jaloux. Nous étions installés côte à côte en tailleur devant une grande table en bois massif dont le plateau nous arrivait à la poitrine. L'homme, directeur d'école dans la région, approchait probablement de la soixantaine. Vêtu d'un costume de grosse laine, il portait une cravate, un cache-col et, comme la plupart des hommes de ce pays de moyenne montagne en cette fin novembre, un bonnet. Il avait laissé ses chaussures à l'entrée du temple et était en chaussettes. Devant nous, assis en tailleur sur la table se tenait Maharajji, emmitouflé dans un plaid aux couleurs vives d'où ne dépassaient que sa tête ainsi qu'un pied nu en dessous. C'est celui-ci qui était tout à la fois source de ravissement et de jalousie, car l'homme le massait avec une grande tendresse et un amour considérable, et je brûlais de prendre sa place. Cela me faisait vraiment drôle de me retrouver assis dans un minuscule temple hindou aux antipodes de chez moi, jaloux de ne pouvoir masser le pied d'un vieil homme !

Alors que j'étais perdu dans mes réflexions, Maharajji s'entretenait avec divers membres de ce groupe d'une vingtaine de personnes rassemblées dans cette petite pièce à l'arrière de l'enceinte du temple. Il parlait en hindi, que je ne comprenais pas, mais il avait l'air d'interroger l'un, de réprimander l'autre, de plaisanter avec un troisième, de donner des instructions à un quatrième. Au milieu de ces conversations je le vis se déplacer imperceptiblement et son autre pied apparut de dessous le plaid juste devant moi.

J'imaginais que seuls ceux qui le connaissaient depuis un certain temps étaient autorisés à lui masser les pieds – et je venais d'arriver – mais je décidai que l'on ne pourrait pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Mes mains s'élevèrent donc lentement jusqu'au pied que j'entrepris de masser. Mais, loin d'être traversé de vagues de ravissement, mon esprit était taraudé par le doute et la confusion quant à la façon de procéder : fallait-il que je me serve de mes doigts ou de mes paumes ? Tout aussi rapidement que le pied était apparu il me fut retiré et disparut sous la couverture. Je m'en voulais énormément et, intérieurement, j'incriminais mon impureté.

La visite se poursuivait et, au fil des minutes, Maharajji tirait ma gêne et ma gaucherie dans un espace pour moi inconnu. Je subissais des vagues de confusion et mon trouble confinait maintenant à l'hystérie. C'est alors que le pied réapparut sous mes yeux. Et, à nouveau, je tendis la main pour le prendre. Mais cette fois mon esprit était trop submergé pour analyser la procédure à suivre. Je me contentai d'agripper ce pied comme un naufragé sur le point de sombrer s'accroche à une bouée de sauvetage.
[R.D.]

Je me souviens d'un moment particulier à Kainchi. J'étais assis devant le tucket de Maharajji, occupé à lui masser les pieds depuis un temps considérable et me demandant si j'étais suffisamment pur pour faire une chose pareille. Puis je dépassai le stade des pensées, m'enfonçant plus avant dans cet amour et, finalement, je ne m'inquiétai même plus du massage des pieds de Maharajji ni même de mon amour pour lui. À présent je "baignais" dans ses pieds !

Sita s'asseyait toujours à ma droite et, en bon lion avide et odieux, je poussais les autres pour arriver au premier rang et me précipiter sur le pied de Maharajji. Sita n'avait d'yeux que pour ce pied-là ; il fallait donc livrer bataille et jouer des coudes. Elle me lançait : "Va-t-en, ce n'est pas ta place !" Et elle me bloquait brutalement avec son épaule. Pour sa part, Maharajji donnait son pied tantôt à l'un tantôt à l'autre.

Je lui touchais très rarement les pieds parce que j'avais le sentiment qu'il était trop pur.

Qu'est-ce qui nous fascinait tant dans les darshan, les multiples niveaux et les nombreux changements, les moments d'éternité ou, peut-être, l'intimité et l'amour ? Etaient-ce ses paroles, ses remontrances, son humour, la pureté ? Ou peut-être même le fait de lui masser les pieds ? Ou bien était-ce tout à la fois... ou rien de tout cela ? La relation qui nous liait à lui était peut-être de nature subjective au-delà de notre expérience dualiste. Maharajji, qui êtes-vous ? Etes-vous autre que nous-mêmes ?

Il n'y a pas de réponse. En fait il n'y a pas de question non plus mais seulement le darshan, qui est grâce.

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