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YOGA  VASISTHA

LE  DÉTACHEMENT



Que règne la paix et l'amour parmi tous les êtres de l'univers. OM Shanti, Shanti, Shanti.



UTIKSHNA  le sage demanda au sage Agastya :


Ô sage, du travail ou de la connaissance, lequel des deux est favorable à la libération ?

AGASTYA répondit :

En vérité, les oiseaux volent portés par leurs deux ailes : semblablement, travail et connaissance œuvrent de concert au but suprême de la libération. Pris séparément, ni le travail ni la connaissance ne peuvent aboutir à la libération : ce n'est qu'unis l'un à l'autre qu'ils la rendent possible. En réponse à ta question, je vais te raconter une légende. Jadis vivait un saint homme du nom de Karunya, fils d'Agnivesya. Ayant acquis une connaissance exhaustive des saintes Écritures et parfaitement saisi leur sens, le jeune homme tomba dans l'apathie. Ayant constaté cet état de choses, Agnivesya demanda à Karunya pourquoi il avait renoncé à remplir ses obligations journalières. Celui-ci répondit : "Les Écritures ne déclarent-elles pas, d'une part, qu'il convient de suivre les recommandations des textes sacrés jusqu'à la fin de sa vie et, d'autre part, que l'immortalité ne peut s'obtenir que par l'abandon de toute action ? Pris entre ces deux injonctions, que dois-je faire, Ô mon père et Guru ?" Sur ce, il se tut.

AGNIVESYA dit alors :

Mon fils, écoute. Je vais te conter une légende ancienne. Médite bien la morale de cette histoire, puis fais comme bon te semble. Il était une fois une nymphe céleste du nom de Suruci. Assise sur un sommet de l'Himalaya, elle vit un jour passer comme une flèche un messager d'Indra [le roi des dieux]. Après qu'elle l'eut interrogé sur sa mission, celui-ci lui expliqua : "Le roi Aristanemi qui est un sage a confié son royaume à son fils avant d'aller pratiquer des austérités spectaculaires sur le mont Gandhamadana. Voyant ceci, Indra m'a demandé d'aller le trouver avec un essaim de nymphes et de l'escorter au ciel. Toutefois, ce roi qui était un sage voulait connaître les mérites et les démérites du ciel. Voilà ce que je lui ai répondu : Au ciel, les dévots reçoivent des récompenses appropriées à leurs efforts. C'est vrai pour les meilleurs d'entre eux, comme pour les moyens et les plus ordinaires et, une fois épuisés les fruits de leurs mérites, tous retournent au monde des mortels. Le roi qui était sage refusa l'invitation d'Indra qui le conviait au ciel. Indra m'envoya une nouvelle fois auprès de cet homme à la fois roi et sage pour lui demander de prendre conseil auprès du sage Valmiki avant de rejeter mon offre. Le roi qui était sage fut présenté au sage Valmiki et lui demanda : "Quel est le meilleur moyen de se débarrasser de la naissance et de la mort ?"

En guise de réponse, Valmiki lui rapporta le dialogue entre Rama et Vasistha.

VALMIKI dit :

Celui qui se dit : "Je suis ligoté, je devrais être libéré", et n'est ni tout à fait ignorant ni éveillé, est qualifié pour étudier ce texte sacré [le dialogue entre Rama et Vasistha]. Celui qui réfléchit aux moyens de libération proposés dans cet ouvrage sous la forme de récits, parvient assurément à se libérer de l'histoire répétitive [de la naissance et de la mort].





J'avais composé l'histoire de Rama précédemment et en avais fait part à mon disciple bien-aimé Bharadvaja. Lorsqu'il se rendit au mont Meru, Bharadvaja la raconta à Brahma, le créateur. Ravi d'entendre pareil récit, Brahma annonça à Bharadvaja qu'il lui accordait une faveur. Celui-ci lui demanda alors "que tous les humains soient libérés du malheur", et pria Brahama de trouver le meilleur moyen d'y parvenir.

Brahma dit à Bharadvaja : "Va trouver le sage Valmiki et prie le de poursuivre la noble histoire de Rama de telle sorte que celui qui l'écoute soit libéré des ténèbres de l'ignorance." Brahma ne se contenta pas de prononcer ces paroles, mais se présenta à mon ermitage, accompagné du sage Bharadvaja.

Après que je lui eus fait mes dévotions, Brahma me dit : "Ô sage, ton histoire de Rama sera le radeau qui permettra aux hommes de traverser l'océan de samsara [l'histoire qui se répète]. Poursuis-en donc la narration et mène ton œuvre à terme." Sur ce, le Créateur disparut instantanément de la scène.

Le commandement abrupte de Brahma m'ayant rendu quelque peu perplexe, je priai le sage Bharadvaja de m'expliquer ce que Brahma venait de dire. Bharadvaja répéta les paroles de Brahma : "Brahma souhaite que tu révèles l'histoire de Rama de telle sorte qu'elle permette à tous les humains de dépasser la souffrance. Et moi aussi je te le demande, Ô sage, aie l'obligeance de me conter en détail comment Rama, Lakshmana et ses autres frères se libérèrent de la souffrance."

Je révélai alors à Bharadvaja le secret de la libération de Rama, de Lakshmana et de ses autres frères ainsi que celle de leurs parents et des membres de la cour royale. Et je déclarai à Bharadvaja : "Mon fils, si toi aussi tu vis comme eux, tu connaîtras à ton tour la libération de la souffrance ici et maintenant."

VALMIKI poursuivit :

L'apparence de ce monde est une confusion ; de même que le bleu du ciel est une illusion d'optique. Mieux vaut ne pas s'y attarder et passer outre. Il n'est possible ni de se dégager de la souffrance ni de réaliser sa vraie nature tant que l'on n'est pas convaincu de l'irréalité de l'apparence du monde. On s'en persuade en étudiant assidûment ces pages. On acquiert alors la ferme conviction que le monde objectif est le résultat de la confusion entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Qui n'étudie pas ce texte ainsi ne parviendra jamais à la connaissance, même dans des millions d'années.

Moksha ou la libération est l'abandon total de tout vasana ou conditionnement mental, sans la moindre réserve. Le conditionnement mental est de deux sortes – le pur et l'impur. L'impur est la cause de la naissance ; le pur libère de la naissance. L'impur est de la nature de l'ignorance et du sentiment de l'ego ; ce sont, pour ainsi dire, les semences de l'arbre de la renaissance. Par contre, quand ces semences sont abandonnées, le conditionnement mental, qui se contente de sustenter le corps, est de nature pure. Ce conditionnement mental-là existe même chez ceux qui ont été libérés de leur vivant. Il ne conduit pas à la renaissance, étant donné qu'il n'est nourri que par une dynamique acquise dans le passé et non par une motivation actuelle.

Je vais à présent te raconter comment Rama connut la vie éclairée d'un sage affranchi. Sachant cela, tu seras libéré de toute erreur relative au vieillissement et à la mort :

De retour de l'ermitage de son précepteur, Rama habitait le palais de son père où il se divertissait de diverses manières. Désireux de faire le tour du pays et de visiter les saints lieux de pèlerinage, Rama vint trouver son père et lui demanda la permission d'entreprendre un tel pèlerinage. Le roi choisit un jour propice pour le commencement de ce pèlerinage ; et, ce jour-là, après avoir reçu les bénédictions des aînés de la famille pleins d'affection à son égard, Rama prit congé.

Accompagné de ses frères, Rama visita le pays tout entier en commençant par l'Himalaya, avant de se diriger vers le Sud. Après quoi il regagna la capitale, pour la plus grande joie des habitants du pays.

VALMIKI poursuivit :

Dès qu'il arriva au palais, Rama vint s'incliner dévotement aux pieds de son père et d'autres saints et hommes vénérables. La ville d'Ayodhya tout entière célébra huit jours durant le retour de Rama qui avait achevé son pèlerinage.

Rama vécut un temps au palais, vaquant normalement à ses occupations quotidiennes. Cependant un changement profond s'empara très bientôt de sa personne. Il maigrissait et s'affaiblissait. Il pâlissait et son visage devint émacié. Le roi Dasaratha s'inquiéta de ce brusque changement inexplicable dans l'aspect et le comportement de son fils bien-aimé. Toutes les fois qu'il interrogeait Rama sur sa santé, ce dernier répondait que tout allait bien. Quand Dasaratha demandait à Rama, "Fils chéri, qu'est-ce qui t'inquiète ?", pour toute réponse, Rama répétait poliment : "Rien, Père."

Dasaratha ne manqua pas d'aller consulter le sage Vasistha. Le sage lui fit cette réponse sibylline : "Il y a bien sûr une raison au comportement de Rama. De même qu'en ce monde aucun grand changement ne précède l'emergence de sa cause [c'est-à-dire les éléments cosmiques], des changements comme la colère, l'abattement et la joie ne se manifestent pas chez des âmes nobles sans une raison précise." Dasaratha ne souhaita pas en savoir davantage.

Peu après arriva au palais le sage Vishvamitra, célèbre dans le monde entier. Quand le roi fut informé de sa sainte visite, il se précipita afin de l'accueillir.

"Bienvenue à toi ! Sois le bienvenu ! fit Dasaratha. Ton arrivée dans mon humble demeure me remplit de joie. Ta présence m'est aussi précieuse que la vue peut l'être à l'aveugle, la pluie à la terre desséchée, la venue d'un fils à une femme stérile, la résurrection d'un mort et la santé recouvrée. Ô sage, que puis-je faire pour toi ? Quel que soit le vœu pour lequel tu es venu me voir, considère qu'il est déjà exaucé. Tu es mon dieu très vénérable. Je ferai ce que tu m'ordonneras."

VALMIKI poursuivit :

Ravi d'entendre Dasaratha s'exprimer de la sorte, Vishvamitra lui révéla tout de go l'objet de sa visite : "Ô roi, j'ai besoin de ton aide à propos d'un rite religieux. À chaque fois que j'accomplis un certain rite, les démons, adeptes de Khara et de Dhusana, envahissent le lieu saint et le profanent. Etant donnés les vœux qui accompagnent le rite, je ne suis pas en mesure de les maudire. Tu peux m'aider. Ton fils Rama peut facilement s'occuper de ces démons. En échange de cette aide, je lui accorderai une multitude de bénédictions qui te vaudront à toi une gloire insurpassable. Ne laisse pas tes sentiments pour ton fils l'emporter sur ton attachement envers tes obligations. Dans ce monde, les âmes nobles ne considèrent aucun cadeau au-dessus de leurs moyens. Au moment où tu diras oui, à l'instant même je considérerai que les démons sont morts, car je sais qui est Rama ; Vasistha le sait également, de même que les autres saints de cette cour royale. Allons, Ô Roi, pas d'atermoiement ! Envoie-moi Rama sur-le-champ !"

À l'annonce de cette très fâcheuse requête, le roi demeura un instant abasourdi et silencieux avant d'objecter : "Ô sage, Rama n'a pas encore seize ans. Il ne possède donc pas la compétence voulue pour faire la guerre. Il n'a même jamais assisté à un combat, hormis les disputes qu'il a pu voir dans les appartements du palais. Tu n'as qu'à me l'ordonner et mon immense armée t'accompagnera pour exterminer les démons. Mais je ne puis me séparer de Rama. Toutes les créatures aiment leur progéniture, c'est naturel. Les sages eux-mêmes ne se lancent-ils pas dans toutes sortes d'activités extraordinaires par amour pour leurs enfants, et les gens ne renoncent-ils pas à leur bonheur, à leur conjoint et à leur richesse plutôt qu'à leurs enfants ? Non, je ne puis me séparer de Rama.

"Si c'est le puissant démon Ravana qui vient perturber ton rite, rien ne peut être fait pour te venir en aide. Même les dieux sont impuissants face à lui. Des êtres dotés d'une telle puissance naissent souvent sur cette terre ; et, le moment venu, ils finissent par quitter la scène de ce monde.

Vishvamitra était en colère. Le sage Vasistha s'en aperçut. Il intervint et convainquit le roi de ne pas revenir sur sa promesse, mais d'envoyer Rama voir Vishvamitra : "Ô roi, c'est indigne de toi de revenir sur ta promesse. Un roi se doit de montrer l'exemple. Rama ne risque rien sous la garde de Vishvamitra qui est extrêmement puissant et possède de nombreux projectiles imparables."

VALMIKI poursuivit :

Conformément aux souhaits du précepteur Vasistha, le roi Dasaratha ordonna à un serviteur de mander Rama. De retour auprès du roi, le serviteur annonça que Rama n'allait pas tarder, et il ajouta : "Le prince a l'air abattu et il fuit la compagnie." Ces paroles plongèrent Dasaratha dans la perplexité. Il se tourna vers le chambellan du prince et s'enquit de l'état d'esprit et de santé de Rama.

Le chambellan, manifestement bouleversé, déclara :

"Seigneur, depuis son retour du pèlerinage, le prince est en proie à un grand changement. La baignade ne semble pas plus l'intéresser que la dévotion. Il n'apprécie nullement le commerce des gens qui habitent le palais, et les bijoux et les pierres précieuses ne retiennent pas davantage son attention. Même lorsqu'on lui offre des objets charmants et agréables, il pose sur eux un regard triste et indifférent. Il renvoie les danseuses du palais en qui il voit des persécutrices ! Qu'il mange, se promène, se repose, se baigne ou bien demeure assis, il exécute tout comme un automate, ou un sourd-muet. Il se répète souvent à voix basse : "À quoi riment la richesse et la prospérité, l'adversité ou la maison qu'on habite ? Tout cela est irréel." Il passe presque tout son temps en silence, et les distractions ne l'amusent pas. Il ne goûte que la solitude. Il est sans cesse abîmé dans ses réflexions. Nous ignorons ce qui arrive à notre prince, ce qu'il contemple dans son esprit, ou ce qu'il recherche. Il est chaque jour plus émacié."

"On l'entend maintes et maintes fois se chanter à lui-même : "Hélas, nous gaspillons notre existence de mille façons au lieu de nous efforcer d'atteindre le Suprême ! Les gens se plaignent haut et fort qu'ils sont dans la détresse et le dénuement, mais nul ne se détourne sincèrement des sources de sa souffrance et de sa misère." À le voir et à l'entendre, nous, ses humbles serviteurs, sommes dans l'affliction. Nous ne savons que faire. Il est désespéré, et dénué de désir ; il n'est attaché à rien, et ne dépend de rien. Il n'est pas victime d'illusions, il n'a pas perdu la raison, et il n'est pas non plus illuminé. Il donne toutefois par moments l'impression d'être envahi de pensées suicidaires générées par son abattement : "À quoi bon richesse, mères et parents ? À quoi bon ce royaume, et à quoi bon l'ambition dans ce monde ?" Seigneur, vous seul pouvez trouver le remède approprié à l'état du prince." 

VISHVAMITRA déclara :

Si tel est bien le cas, que l'on prie Rama de venir ici. Son état est dû à la sagesse et au détachement. Il ne relève nullement de la psychose, mais indique qu'il est sur la voie de l'illumination. Amenez-le ici, et nous dissiperons sa découragement.

VALMIKI dit :

Sur ce le roi pressa le chambellan d'inviter Rama à se présenter à la cour. Pendant ce temps-là, Rama se préparait à rencontrer son père. Même de loin, il le reconnut parmi les sages qu'il salua. Ceux-ci constatèrent que, malgré son jeune âge, la paix de la maturité éclairait son visage. Rama s'inclina aux pieds du roi qui l'aida à se relever : "Qu'est-ce qui te chagrine, mon fils ? lui demanda-t-il en l'embrassant. L'abattement est une porte ouverte à toutes sortes de souffrances."

RAMA lui répondit :

Vénérable, je vais te répondre avec précision. J'ai grandi heureux dans la demeure de mon père où j'ai eu pour instructeurs des maîtres remarquables. Il y a peu, j'ai entrepris un pèlerinage pendant lequel le cours de mes pensées s'est infléchi dans une direction qui me prive de tout espoir en ce monde. Mon cœur commence à s'interroger : Qu'appelle-t-on bonheur, et peut-on le goûter dans les objets toujours changeants du monde ? Tous les êtres qui peuplent ce monde ne naissent que pour mourir, et ils meurent pour naître ! Je ne trouve aucun sens à tous ces phénomènes éphémères qui constituent la racine de la souffrance et du péché. Des créatures sans lien de parenté s'assemblent et le mental forge des liens entre eux. Tout en ce monde est tributaire de l'esprit, de notre attitude mentale. À l'examen, l'esprit lui-même apparaît irréel ! Mais nous subissons l'emprise de son charme. Pour étancher notre soif, nous donnons l'impression de courir en plein désert après un mirage !

Sire, s'il est vrai que nous ne sommes pas des esclaves vendus à un maître, nous n'en vivons pas moins en servitude et ne disposons d'aucune liberté. Ignorants de la Vérité, nous errons sans but au sein de cette forêt touffue appelée le monde. Qu'est-ce que ce monde ? Qu'est-ce qui voit le jour, qui grandit et qui meurt ? Comment cette souffrance prend-elle fin ? Le cœur me saigne de tristesse, même si je ne verse pas de larmes par respect pour les sentiments de mes amis.

RAMA poursuivit :

Tout aussi inutile, Ô sage, est la richesse qui abuse l'ignorant. Peu sûre et éphémère, cette richesse fait naître de nombreux soucis et génère un désir insatiable de posséder davantage. La richesse ne respecte personne ; les bons aussi bien que les méchants peuvent devenir riches. Du reste les gens ne sont bons, compatissants et sympathiques que tant que leur cœur n'est pas endurci par la poursuite effrénée des richesses. La richesse corrompt aussi bien le cœur d'un érudit plein de sagesse, que celui d'un héros, d'un homme reconnaissant, d'un homme habile et de l'être à la voix douce. Richesse et bonheur ne logent pas à la même enseigne. Rares sont les riches qui n'ont ni ennemis ni rivaux désireux de leur causer du tort. Pour le lotus de l'action juste, la richesse est la nuit ; pour le lotus blanc de la douleur, elle est le clair de lune ; pour la lampe de la perspicacité qui voit clair, elle est le vent ; pour la vague de l'inimitié, elle est le flux de la marée montante ; pour le nuage de la confusion, elle est le vent favorable ; pour le poison de l'accablement, elle est la circonstance aggravante. Elle ressemble au serpent des mauvaises pensées et ajoute la peur à l'angoisse que l'on éprouve ; à la plante du détachement vis-à-vis des passions, elle est la chute de neige destructrice ; elle est la tombée de la nuit pour le rapace nocturne des mauvais désirs ; elle est l'éclipse de la lune de la sagesse. En sa présence, le bon côté d'un être se dessèche. Au vrai, la richesse recherche celui qui a déjà été choisi par la mort.

De même est la longueur de notre séjour sur terre, Ô sage. La durée de notre existence fait penser à une goutte sur une feuille. Elle n'est profitable qu'à ceux qui possèdent la connaissance du soi. Si l'on peut circonscrire le vent, diviser l'espace, enfiler des vagues en guirlandes, il est impossible de faire vraiment confiance à la durée de l'existence. L'homme s'efforce en vain d'accroître sa durée de vie et, ce faisant, il gagne plus de peines et ne fait qu'allonger le temps de ses souffrances. Seul vit celui qui tâche d'obtenir la connaissance du soi, laquelle est le seul bien qu'il vaille la peine d'acquérir en ce monde, mettant par là même un terme aux naissances ultérieures ; les autres mènent ici des existences d'ânes. À celui qui est peu sage, la connaissance des Écritures est un fardeau ; à qui est rempli de désirs, même la sagesse est un fardeau ; son propre esprit est un fardeau à l'homme inquiet ; et à qui ne possède pas la connaissance du soi, le corps [la durée de l'existence] est un fardeau.

Le rat du temps ronge la durée de l'existence sans répit. Le termite de la maladie mange [détruit] les organes vitaux de la créature. De même que le chat fait preuve d'une vigilance extrême et ne lâche pas des yeux le rat qu'il a l'intention d'attraper, la mort a l'œil et ne quitte pas un instant cette vie.

RAMA poursuivit :

Roi vénéré, je suis abasourdi et effrayé quand j'observe la naissance du redoutable ennemi de la sagesse, connu sous le nom d'égoïté. Elle prend forme dans les ténèbres de l'ignorance, et prospère dans l'ignorance. Elle génère des tendances et des actions pécheresses sans fin. Il ne fait pas de doute que toute souffrance tourne autour de l'égoïté [c'est le "je" qui souffre] ; et l'égoïté est l'unique cause de la détresse mentale. Je sens que l'égoïté est ma pire maladie ! C'est l'égoïté qui déploie le filet des objets de plaisir de ce monde et prend les êtres humains au piège. Le fait est que toutes les calamités du monde naissent de l'égoïté. L'égoïté annihile le sang-froid, détruit la vertu et dissipe l'équanimité. Renonçant à la notion égotiste "Je suis Rama" et renonçant à tout désir, je souhaite reposer dans le soi. Je me rends compte que tout ce que j'ai accompli dans une optique égotiste est nul et non avenu. Seul la non égoïté est Vérité. Sous l'empire de l'égoïté, je suis malheureux ; quand j'en suis libéré, je suis heureux. L'égoïté favorise les désirs et besoins irrésistibles. Sans elle, ceux-ci périssent. C'est cette égoïté seule, sans rime ni raison, qui a déployé le filet des rapports familiaux et sociaux afin d'attraper l'âme imprudente. Je me crois dégagé de l'égoïté ; pourtant je suis très malheureux. Je vous en prie, éclairez-moi.

Privé de la grâce acquise au service des saints, le mental impur demeure aussi fébrile que le vent. Jamais satisfait de ce qu'il trouve, son agitation ne fait que croître de jour en jour. On ne remplira jamais le tonneau des Danaïdes et, on aura beau multiplier ses biens terrestres, le mental ne connaîtra jamais la plénitude. Il se répand sans cesse aux quatre vents, mais ne trouve jamais le bonheur nulle part. Sans penser un instant qu'il peut récolter de grandes souffrances en enfer, le mental recherche le plaisir ; mais, même cela, il ne peut l'obtenir. Ainsi qu'un lion en cage, le mental ne connaît jamais le repos, car il a perdu sa liberté et ne se satisfait jamais de sa situation du moment.

Hélas, les liens du désir m'attachent au filet que le mental a déployé. De même que les eaux d'un fleuve déracinent les arbres de ses rives, le mental agité a déraciné mon être tout entier. Je me trouve emporté par le mental, comme une feuille morte au vent. Il ne me laisse trouver le repos nulle part. Ce mental est l'unique cause de tous les objets du monde ; les trois mondes existent du fait de la substance mentale ; quand celui-ci s'évanouit, les mondes disparaissent aussi. Vous devriez faire tout votre possible pour trouver un traitement qui éradique ce mal.

RAMA poursuivit :

C'est vraiment quand la substance mentale s'enveloppe d'un désir ardent que d'innombrables erreurs prennent naissance dans l'obscurité de l'ignorance ainsi générée. Ce puissant désir assèche les bonnes et nobles qualités de l'esprit et du cœur [telles la gentillesse et la douceur naturelles] et me rend dur et cruel. Dans ces ténèbres, le désir sous ses différentes formes danse ainsi qu'un démon.

J'ai beau adopter diverses méthodes pour réfréner ce désir, il me subjugue en un instant et me balaye aussi vivement qu'un coup de vent emporte un brin de paille. Aussi sûrement qu'un rat sectionne un fil d'un coup de dent, le désir ôte tous les espoirs que je puis caresser de développer le détachement [et autres qualités semblables] et alors, réduit à l'impuissance, je tourne en rond dans la roue des besoins irrésistibles et des appétits insatiables. Bien que nous disposions d'ailes pour voler, comme les oiseaux pris dans le filet de l'oiseleur, nous sommes incapables d'atteindre notre but, ou notre demeure, qui est connaissance du soi. Ce désir qui me tient ne peut jamais être assouvi, dussé-je boire du nectar jusqu'à plus soif. La caractéristique de ce désir, c'est qu'il n'a pas de visée précise et me tire à hue et à dia ; tantôt il m'emporte dans une direction et, l'instant d'après, il me précipite dans une autre comme un cheval fou. Il déploie devant nous un vaste filet de fils, ami, épouse et autres membres de la famille.

Bien que je sois un héros, ce désir fait de moi un pleutre. Je possède des yeux pour voir, mais il me rend aveugle. Je déborde de joie, mais il me rend très malheureux. On dirait un affreux démon. C'est ce désir aux allures d'épouvantable démon qui est responsable de la servitude et du malheur ; il brise le cœur et abuse l'être humain. Sous l'empire de ce démon, l'homme se voit dans l'incapacité d'apprécier les plaisirs, y compris ceux qui se trouvent à portée de sa main. Même si ce désir paraît le pousser à goûter au bonheur, il ne l'y conduit nullement, pas plus qu'il ne procure jamais la plénitude ; au contraire, il fait déployer de vains efforts et génère toutes sortes d'événements fâcheux. Même lorsqu'il occupe la scène appelée vie, sur laquelle se produisent diverses situations, heureuses et malheureuses, ce désir obsédant – tel une vieille actrice – se montre incapable de rien jouer de bon et de noble. Il subit à chaque fois défaite et déconfiture, et pourtant cela ne lui ôte pas l'envie de danser et de s'exhiber sur scène !

S'il lui prend la fantaisie de monter au ciel, l'instant d'après le désir plonge au tréfonds de l'enfer. Il ne connaît pas le repos car il a pour fondation le vide du mental. Si l'éclat de la sagesse brille bien un moment au sein du mental, l'instant d'après y règnent l'erreur et l'illusion. C'est miracle que les sages parviennent à l'anéantir avec l'épée de la connaissance du soi.

RAMA poursuivit :

Ce corps pitoyable composé de veines, d'artères et de nerfs, est aussi source de douleur. Inerte, il paraît être intelligent. On ne sait s'il est sensible ou insensible, et il n'engendre qu'illusion. Enchanté par un peu de plaisir et affligé à la moindre adversité, ce corps assurément est des plus méprisables.

Seul l'arbre peut se comparer au corps ; les branches figurent les bras, le tronc représente le torse, les trous correspondent aux yeux, les fruits à la tête et les feuilles aux innombrables maladies. C'est un gîte pour les êtres vivants. Qui peut prétendre que son corps lui appartient en propre ? Il est vain de parler d'espoir et de désespoir à son endroit. Ce n'est qu'un vaisseau qui nous est donné afin de traverser cet océan de naissance-et-de-mort ; mais nous ne devrions pas voir en lui ce que nous sommes. Cet arbre qu'est le corps est né dans cette forêt appelée le samsara [existence répétitive], le singe turbulent [le mental] joue dessus, c'est la demeure des grillons [les soucis], il est constamment rongé par les insectes [de la souffrance sans fin], il abrite le serpent venimeux [du désir insatiable], et le corbeau furieux [de la colère] s'y tient perché. Il lui pousse des fleurs [celles du rire], ses fruits sont bons et mauvais, il semble animé par le vent [de la force vitale], il sert de perchoir aux oiseaux [des sens], le voyageur [concupiscence ou désir] le fréquente car il procure l'ombrage du plaisir, le vautour formidable [l'égoïté] se tient assis dessus, et il est creux et vide. Il n'est sûrement pas destiné à favoriser le bonheur. Qu'il dure longtemps ou périsse vite, dans tous les cas il n'est bon à rien. Composé de chair et de sang, il est sujet au vieillissement et à la mort. Je ne lui voue aucun amour. Il est entièrement rempli de substances impures, et affligé d'ignorance. Comment peut-il combler mes espérances ?

Ce corps abrite la maladie, il est le théâtre de la détresse mentale, des émotions changeantes et des états mentaux. Je n'ai pour lui aucun amour. Qu'est-ce que la richesse, qu'est-ce que le royaume, qu'est-ce que le corps ? Tous sont impitoyablement abattus par le temps [la mort]. À la mort, ce corps ingrat abandonne l'âme qui l'habitait et le protégeait. Quelle espérance pourrait-il m'apporter ? Toute honte bue, il se livre sans cesse aux mêmes actions ! La seule certitude dont il semble pouvoir se prévaloir, c'est qu'il va finir par brûler ! Peu soucieux du vieillissement et de la mort qui attendent pareillement les riches et les pauvres, il recherche la fortune et le pouvoir ! Honte, honte à ceux qui, égarés par le vin de l'ignorance, sont chevillés à ce corps ! Honte à ceux qui sont attachés à ce monde !

RAMA dit :

Ô sage, même l'enfance – période de la vie que, dans leur ignorance, les gens jugent agréable – est un tissu de peines et de chagrins. Le manque total d'autonomie, les mésaventures, les désirs insatiables et les grands besoins, l'incapacité à s'exprimer, la pure sottise, l'espièglerie, l'instabilité, la faiblesse – voilà autant de traits caractéristiques de l'enfance. L'enfant s'offense pour peu de chose, il prend la mouche pour un rien, éclate facilement en sanglots. En fait on peut carrément affirmer que l'angoisse d'un enfant est plus terrible que celle d'un mourant, d'un vieillard, d'un malade, ou de n'importe quel adulte. Car, dans l'enfance, la situation de l'homme est vraiment comparable à celle d'un animal à la merci d'autrui.

L'enfant est exposé aux mille événements dont il est témoin. Ceux-ci le plongent dans la perplexité et la confusion, provoquent chez lui diverses peurs et engendrent des idées fantaisistes. Impressionnable, l'enfant subit facilement l'emprise des méchantes gens. En conséquence, l'enfant doit se soumettre à l'autorité de ses parents et accepter les punitions qu'ils lui infligent. L'enfance semble bien n'être rien d'autre qu'une période de soumission !

Même s'il peut donner l'impression d'un être innocent, au vrai l'enfant recèle toutes sortes de défauts, de penchants fâcheux et de comportements névrotiques qui dorment chez lui à l'état latent, exactement comme un hibou passe la journée cachée dans une cavité obscure. Ô sage, je plains les idiots qui s'imaginent que l'enfance est une période de bonheur.

Y a-t-il pires souffrances que celles d'un esprit tourmenté ? Et l'esprit d'un enfant est extrêmement inquiet. S'il ne dispose pas de quelque chose de nouveau chaque jour, il est malheureux. Pleurer bruyamment et verser des larmes semble être l'activité principale de l'enfant. Quand l'enfant n'obtient pas ce qu'il veut, on dirait qu'il a le cœur brisé. À l'école, il reçoit des punitions des mains de ses maîtres, ce qui ne fait qu'ajouter à son infortune. Quand l'enfant pleure bruyamment, ses parents, soucieux de l'apaiser, promettent de lui donner tout ce qui se peut trouver dans le monde et, dès son plus jeune âge, l'enfant commence à apprécier le monde, à désirer les biens de ce monde. Les parents disent : "Je te décrocherai la lune pour que tu t'en amuses comme d'un jouet." Et l'enfant, qui les croit sur parole, pense qu'il peut effectivement tenir la lune dans ses mains. C'est ainsi que l'on sème les graines de l'illusion et de la duperie dans son petit cœur.

Sensible au froid et à la chaleur, l'enfant est pourtant incapable d'éviter l'un et l'autre – en quoi vaut-il donc mieux qu'un arbre ? Semblable aux bêtes et aux oiseaux, l'enfant tend la main en vain afin d'obtenir ce qu'il veut. Et il vit dans la crainte de tous les adultes qui habitent la maison.

RAMA poursuivit :

L'être humain quitte l'enfance pour entrer dans la jeunesse, mais il ne laisse pas le malheur derrière lui pour autant ! Il subit alors nombre de modifications mentales et, de la misère, il passe à une détresse encore plus grande car il abandonne la sagesse pour embrasser le terrible démon connu sous le nom de concupiscence qui réside en son cœur. Sa vie se remplit de désirs et d'inquiétudes. Qui ne s'est pas fait dérober sa sagesse, au temps de son enfance, est en mesure de supporter n'importe quelle épreuve.

Je n'ai aucune affection particulière pour cette jeunesse éphémère au cours de laquelle le plaisir passager est vite suivi d'une longue souffrance et, égaré par cette succession, l'homme prend le changement pour réel. Pis que cela, c'est pendant la jeunesse qu'on accomplit des actes qui rendent bien des gens malheureux. Ainsi qu'un arbre est consumé par un incendie de forêt, le cœur d'un jeune est consumé par le feu de la convoitise quand sa bien-aimée le quitte. Il a beau s'efforcer de développer la pureté du cœur, le cœur du jeune est souillé. Même quand sa bien-aimée n'est pas présente à ses côtés, des images de sa beauté le tourmentent. Une jeune personne ainsi en proie aux désirs n'est évidemment pas tenue en haute estime par les hommes de bien.

La jeunesse est le séjour des maladies et de l'affliction. Elle peut se comparer à un oiseau dont les ailes sont des actions bonnes et mauvaises. La jeunesse fait penser à une tempête de sable qui disperse et dissipe les bonnes qualités de l'individu. La jeunesse éveille toutes sortes de mauvaises pensées dans le cœur et supprime les bonnes dispositions que celui-ci peut abriter ; c'est ainsi qu'elle favorise le mal. Elle engendre l'erreur et l'attachement. Si la fraîcheur juvénile semble être souhaitable pour le corps, elle est nuisible à l'esprit. Dans la jeunesse, l'homme est tenté par le mirage du bonheur et, à sa poursuite, il tombe dans le puits de l'affliction. Voilà pourquoi je n'apprécie nullement la jeunesse.

Hélas, même lorsque la jeunesse s'apprête à quitter le corps, les passions qu'elle a éveillées n'en brûlent que plus ardemment, provoquant la rapide destruction de l'individu. Qui se trouve enchanté de cette jeunesse n'est sûrement pas un homme, mais un animal dans un corps humain.

Seuls sont dignes de vénération les grands êtres authentiques, les hommes qui résistent aux divers maux de la jeunesse et réchappent à cette période de la vie sans succomber à ses tentations. Car, s'il est facile de traverser un grand océan, atteindre l'autre rive de la jeunesse sans être vaincu par ses goûts et par ses couleurs relève de l'exploit.

RAMA poursuivit :

Dans sa jeunesse, l'homme est esclave de l'attirance sexuelle. Dans le corps qui n'est jamais qu'un ensemble de chair, de sang, d'os, de cheveux et de peau, il perçoit charme et beauté. Si cette "beauté" était permanente, pareille fantaisie se justifierait, mais, hélas cette beauté ne dure guère. Au contraire, la chair même qui contribuait à l'attrait, au charme et à la beauté de la personne aimée, commence par devenir laideur ratatinée de la vieillesse avant d'être la proie des flammes, des vers et des vautours. Et pourtant, le temps qu'elle dure, cette attirance sexuelle consume le corps et la sagesse de l'homme. C'est cette attirance qui maintient la création et, quand elle cesse, ce samsara [ce cycle de naissance et de mort] prend fin également.

Quand l'enfant n'est pas satisfait de ses jeunes années, la jeunesse prend le relais et, quand la jeunesse est empoisonnée par l'insatisfaction et la frustration, c'est la vieillesse qui prend le dessus. Que la vie est cruelle ! La vieillesse détruit le corps aussi facilement que le vent détache une goutte de rosée d'une feuille. Tout comme une infime quantité de poison qui en pénétrant dans le système ne tarde pas à s'insinuer en ses moindres parties, la sénilité, qui envahit aussi bien vite le corps tout entier et le brise, en fait un objet de risée.

Bien que le vieillard ne soit pas en mesure de satisfaire physiquement ses désirs, ceux-ci n'en sont pas moins florissants et se multiplient. Il commence à se demander : "Qui suis-je ? Que devrais-je faire ?" etc., quand il est trop tard pour changer le cours de son existence, modifier son mode de vie, ou rendre sa vie plus sensée. Avec la sénilité apparaissent tous les lamentables symptômes de la déchéance physique : la toux s'installe, les cheveux blanchissent, la respiration se fait plus difficile, beaucoup deviennent dyspeptiques et voient leurs visages s'émacier.

Peut-être le dieu chargé de la mort voit-il dans les crânes chenus des melons saupoudrés de sel qu'il lui tarde de déguster ! La décrépitude tranche les racines de la vie aussi puissamment qu'une inondation arrache les arbres des berges. La mort s'ensuit, qui les emporte. La vieillesse avancée fait penser aux ministres qui précèdent la reine, la mort.

Ah, tout cela est bien mystérieux et stupéfiant ! Même celui qui ignore la défaite et est allé vivre au sommet d'une montagne inaccessible – même lui a dû subir la loi de la démone du nom de sénilité et de dégénérescence.

RAMA poursuivit :

Tous les délices de ce monde sont duperies, comme le plaisir que prend le fou à goûter des fruits réfléchis dans un miroir. Tous les espoirs que l'homme nourrit en ce monde sont constamment anéantis par le Temps. Ô Sage, à lui seul, le Temps ruine et achève tout en ce monde. Rien de ce qui a été créé ne lui échappe. Le Temps, et nul autre, crée des univers innombrables et, en moins de rien, le Temps détruit tout.

Le Temps se laisse entrevoir en se manifestant de façon limitée sous forme d'années, d'époques et d'âges, mais, l'essentiel de la nature du temps demeure caché. Ce Temps est plus fort que tout. Le Temps est sans merci, inexorable, cruel, avide et insatiable. C'est le roi des supercheries, le plus grand magicien. Ce Temps ne peut être analysé car, même divisé à l'infini, il survit toujours, indestructible. Il manifeste pour tout un appétit insatiable, dévore les plus petits insectes, les plus grandes montagnes, et même le roi du ciel ! Ainsi qu'un garçon s'amuse à jouer au ballon, le Temps, lui aussi, joue avec deux balles, le soleil et la lune. En fait, c'est le Temps, et nul autre, qui apparaît comme le destructeur de l'univers [Rudra], le créateur du monde [Brahma], le roi du ciel [Indra], le seigneur de la richesse [Kubera], et le néant de la dissolution cosmique. C'est bel et bien ce temps qui, tour à tour, crée et dissout sans cesse l'univers. Ainsi que la grande et puissante montagne est fichée dans la terre, ce Temps puissant est établi dans l'absolu [Brahman].

Le Temps crée sans arrêt des univers et, pourtant, il ne s'en lasse pas, et ne s'en réjouit pas non plus. Il n'arrive ni ne s'en va. Il ne se lève ni ne se couche. Le Temps est un fin gourmet qui s'assure que les objets du monde ont été mûris par le feu du soleil et, quand il les juge à point, il les dévore. Chaque époque se pare, pour ainsi dire, des beaux bijoux de créatures pittoresques pour le plaisir du Temps, lequel, s'amuse à les exterminer tous et toutes.

Pour le lotus de la fraîcheur juvénile, le Temps est la tombée du jour ; pour l'éléphant de la durée de l'existence, le Temps est le lion. Il n'est rien en ce monde, en haut ou en bas de l'échelle, que le Temps ne détruise. Et, même quand tout est anéanti, le Temps n'est pas détruit. Après une journée de travail, l'homme se repose dans le sommeil dont on ne sait rien. Il en est pareillement du Temps. Après la dissolution cosmique, il dort ou se repose, la création virtuelle cachée dans son sein. Nul ne sait au juste ce qu'est ce Temps.

RAMA poursuivit :

Outre le Temps que je viens de décrire existe un autre Temps responsable de la naissance et de la mort : les gens en parlent comme de la déité qui préside à la mort. Il est pourtant encore un autre aspect de ce Temps connu sous le nom de krtanta – la fin de l'action, son résultat inéluctable, ou réalisation. Ce krtanta est comme un danseur qui aurait niyati [la loi de la nature] pour épouse. Tous deux ensemble accordent à tous les êtres la juste rétribution de leurs œuvres. Au cours de l'existence de l'univers, ils se montrent des travailleurs infatigables. Pas un instant leur zèle ne faiblit. Ils ne relâchent jamais leur vigilance. Quand le Temps effectue sa danse au sein de l'univers, en créant et en détruisant toute chose, quel espoir pouvons-nous bien nourrir ? Krtanta exerce son empire même sur ceux dont la foi est inébranlable, et les trouble. Du fait de ce krtanta, tout en ce monde subit un changement constant ; ici la permanence est un vain mot.

Tous les êtres en ce monde sont entachés du mal. Toutes les relations sont servitudes. Tous les plaisirs sont des maladies graves et l'aspiration au bonheur n'est qu'un mirage. Nos propres sens sont nos ennemis. La Réalité s'est faite irréelle [inconnue]. Notre esprit même est devenu notre pire ennemi. L'égoïté est la première cause du mal. La sagesse est faible. Toutes les actions attirent des désagréments et le plaisir est orienté sexuellement. Notre intelligence est gouvernée par l'égoïté au lieu que ce soit l'inverse, ce qui explique pourquoi notre esprit ignore le bonheur et la paix. La lumière de la jeunesse pâlit. La compagnie des saints est chose rare. Il n'existe aucun moyen de sortir de cette souffrance. Rares sont ceux qui ont pris conscience de la Vérité. Nul ne se réjouit de la prospérité et du bonheur d'autrui, et la compassion non plus ne court pas les rues. Les gens sont chaque jour plus vils. La faiblesse a vaincu la force. La lâcheté l'emporte sur le courage. Il est facile de fréquenter des individus peu recommandables, difficile de rencontrer des gens de bonne compagnie. Je me demande où le Temps mène l'humanité.

Homme vénérable, la puissance mystérieuse qui gouverne cette création détruit même les puissants démons et emporte tout y compris ce à quoi on a cru pouvoir attribuer une permanence immortelle. Elle tue même les immortels – alors, dans ces conditions, subsiste-t-il le moindre espoir pour des simples gens comme moi ? Cet être mystérieux semble loger en toute chose. Sa manifestation individualisée est considérée comme l'ego, et son pouvoir de destruction n'épargne rien ni personne. L'univers entier est sous son empire. Ici seule sa volonté dicte sa loi.

RAMA poursuivit :

Ô sage, on ne connaît donc le bonheur ni dans l'enfance, ni dans la jeunesse, ni dans la vieillesse. Aucun des objets du monde n'est destiné à procurer du bonheur à qui que ce soit. Le mental s'escrime en vain à chercher le bonheur dans les objets de ce monde. Seul est heureux celui qui s'est libéré de l'égoïté et de l'emprise du désir insatiable pour les plaisirs que procurent les sens, mais des êtres semblables se comptent sur les doigts de la main. Au vrai, pour moi, un homme capable de vaincre une puissante armée n'a rien d'un héros. Je n'accorde ce titre qu'à un être capable de traverser l'océan du mental et des sens.

Je ne vois nul "gain" dans ce qui ne tarde pas à être perdu. En fait cette acquisition-là constitue le seul profit auquel rien ne puisse porter atteinte et, quels que soient ses efforts, l'homme ne trouvera jamais un tel bien en ce monde. D'autre part, sans même les rechercher, l'être humain jouit de gains éphémères et subit des infortunes temporaires. Homme vénérable, le comportement de l'homme me laisse pantois. Apparemment occupé du matin au soir, il court çà et là, sans cesse pris par des activités égoïstes ; et, bien qu'il n'ait rien accompli qui en vaille la peine, il trouve quand même le moyen de trouver le sommeil pendant la nuit ! Pourtant, même si l'homme se dépense sans compter pour battre tous les adversaires qu'il rencontre en affaires et vit dans la richesse et dans le luxe et, même s'il fanfaronne et prétend être heureux, la mort s'approche en douce et ne l'épargne pas. Comment elle le trouve ? Dieu seul le sait ! Dans son ignorance, l'homme s'attache à sa femme, à son fils et à ses amis. Il ne sait pas que ce monde ressemble à un gigantesque lieu de pèlerinage où des millions de gens se retrouvent fortuitement – et ceux qu'il nomme son épouse, son fils et ses amis font partie du nombre.

Ce monde rappelle le tour d'un potier. Le disque du tour paraît immobile, alors qu'il tourne à une vitesse vertigineuse. C'est la même chose pour celui qui vit dans l'illusion. Le monde lui donne l'impression d'être immobile alors qu'en fait, il change constamment. Ce monde fait penser à un arbre empoisonné. Celui qui entre en contact avec lui tombe par terre, inconscient et frappé de stupeur. Aucun point de vue n'est pur en ce monde. Tous les pays du monde sont des terres du mal, tous les habitants du monde sont soumis à la mort, et toutes les actions dissimulent la vérité.

On ne compte pas les éons qui sont venus et repartis. Ce ne sont que des portions de temps, car il n'y a pas de différence essentielle entre un âge – une grande période de l'histoire – et un instant. Tous deux ne sont que des mesures du temps. Du point de vue des dieux, même un âge ne représente qu'un moment. Semblablement, la terre entière n'est qu'une modification de l'élément terre ! Comme il est donc vain de se fier à elle et d'y placer toutes nos espérances !

RAMA poursuivit :

Ô vénérable ! Tout ce qui paraît permanent ou éphémère en ce monde, fait penser à un rêve. Ce qui est cratère aujourd'hui était montagne hier. Ce qui est montagne ne tarde pas à devenir trou dans la terre. Ce qui de nos jours est forêt touffue sera vite changé en ville immense. Ce qui est à présent terre fertile deviendra un jour désert aride. Une semblable évolution s'opère dans notre corps, dans notre mode de vie, et dans notre destinée.

Ce cycle de vie et de mort fait penser à une danseuse habile dont la jupe est constituée d'âmes vivantes et qui, par ses gestes, propulse ces âmes au ciel, les précipite en enfer, ou les ramène sur cette terre. Tous les hauts-faits et les exploits, sans parler des rites religieux admirables qui s'accomplissent ici, ne sont bientôt que souvenirs. Les humains se réincarnent en animaux, et vice-versa. Les dieux perdent leur divinité. Qu'est-ce qui est immuable ici ? Je vois que, même Brahma le créateur, Vishnou le protecteur, Rudra le rédempteur, ainsi que d'autres, vont inexorablement à leur destruction. Les objets des sens ne nous paraissent agréables que tant que nous oublions cette inéluctable destruction. Ainsi qu'un enfant qui pétrit de la terre et façonne diverses formes avec une motte, l'ordonnateur de l'univers ne cesse de créer de nouveaux objets avant d'aussitôt les détruire.

Cette conscience des imperfections du monde a détruit les penchants indésirables de mon esprit ; et la recherche des plaisirs des sens ne s'y manifeste donc pas plus qu'un mirage ne peut apparaître à la surface de l'eau. Ce monde et ses délices me laissent un goût amer. Je ne prends aucun plaisir à me promener dans les jardins d'agrément. La compagnie des filles me laisse aussi indifférent que l'acquisition de la richesse. Je souhaite demeurer en paix au-dedans de moi-même. Je me pose sans arrêt la question suivante : "Comment sevrer complètement mon cœur, le délivrer de la moindre pensée relative à cette chimère inconstante qui s'appelle le monde ?" Je n'aspire pas à la mort, et ne souhaite pas non plus particulièrement vivre. Je demeure tel que je suis, libre du feu de la concupiscence. Que vais-je bien pouvoir faire du royaume, du plaisir ou de la richesse, tous jouets de l'égoïté, laquelle chez moi est absente ?

Si je ne m'établis pas dans la sagesse maintenant, quand se présentera une autre occasion de le faire ? Car les plaisirs des sens empoisonnent tellement l'esprit que leurs effets durent plusieurs existences. Seul l'homme qui a connaissance du soi est délivré de pareille servitude. Par conséquent, Ô sage, je t'en prie, instruis-moi afin que je sois libéré à jamais de l'angoisse, de la peur, et de la détresse. Que la lumière de ton enseignement détruise, dans mon cœur, les ténèbres de l'ignorance !

RAMA poursuivit :

Quand je pense au sort pitoyable des êtres humains ainsi tombés dans l'épouvantable enfer de la souffrance, j'éprouve une immense peine. Mon esprit en est tout troublé. Je suis parcouru de frissons et, à chaque pas, je suis dans la crainte. Bien qu'ayant renoncé à tout, je ne me suis pas établi dans la sagesse ; ce qui explique que je sois en partie pris au piège et en partie libéré. Je suis comme un arbre abattu dont les racines n'ont pas été sectionnées. Je souhaite réfréner mon mental, mais ne possède pas la sagesse nécessaire.

Je te supplie donc de me révéler cette condition ou cet état dans lequel on ne souffre plus. Comment un homme comme moi, plongé dans le monde et ses activités, peut-il accéder à l'état de paix et de félicité suprêmes ? Quelle disposition d'esprit permet d'échapper à l'influence des diverses sortes d'activités et d'expériences ? De grâce, dis-moi comment les gens éclairés vivent en ce monde. Comment l'esprit peut-il être délivré de la concupiscence, et voir en même temps dans le monde son propre soi et une babiole aussi insignifiante qu'un brin d'herbe ? De quel grand être faut-il étudier la biographie afin de découvrir le chemin de la sagesse ? Comment devrions-nous vivre en ce monde ?

Toi qui es saint, enseigne-moi cette sagesse grâce à laquelle mon esprit, par ailleurs si agité, connaîtra la stabilité d'une montagne. Tu es un être éclairé. Instruis-moi afin que je ne sombre plus dans l'affliction.

Ce monde n'est que souffrance et mort, c'est évident. Comment devient-il donc source de joie sans plus jamais troubler le cœur ? Le mental est rempli d'impuretés, cela ne fait pas de doute. Comment peut-il donc être purifié, et par quel détergent prescrit par quel grand sage ? Comment vivre ici-bas sans devenir la victime des courants jumeaux de l'amour et de la haine ? De toute évidence, il y a un secret qui permet à l'homme de ne pas être affecté par les douleurs et les souffrances du monde – ainsi que le mercure n'est nullement affecté une fois jeté dans le feu. Quel est ce secret ? Quel est le secret qui neutralise l'habitude du mental déployé sous la forme de cet univers ?

Qui sont ces héros qui se sont libérés de l'illusion ? Et quelles méthodes ont-ils adoptée pour se délivrer ? Si tu estimes que je ne suis ni digne ni capable de comprendre cela, je jeûnerai jusqu'à ce que mort s'ensuive.

VALMIKI dit :

Ayant parlé ainsi, Rama demeura silencieux.

VALMIKI dit :

Tous ceux qui s'étaient rassemblés à la cour furent très inspirés par les paroles flamboyantes de Rama capables, par leur sagesse, de dissiper l'illusion du mental. Ils avaient le sentiment d'avoir été eux-mêmes lavés de tous leurs doutes et leurs conceptions erronées. C'est avec ravissement qu'ils burent le nectar de ses paroles. Ainsi assis à écouter Rama dans un profond recueillement, suspendus à ses lèvres, on les aurait facilement pris pour des personnages peints, plutôt que pour des êtres vraiment vivants.

Qui avait écouté Rama ? Des sages comme Vasishta et Vishvamitra ; les ministres, des membres de la famille royale, y compris le roi Dasaratha ; des citoyens, des saints, des serviteurs, des oiseaux en cage, des animaux domestiques, les chevaux des écuries royales et les habitants du ciel au nombre desquels les sages parvenus au stade de perfection, et les musiciens célestes. Une chose est sûre ; même le roi du ciel et les chefs des régions infernales écoutèrent Rama.

Transportés par ses propos, tous s'exclamèrent d'une seule voix : "Bravo ! Bravo !" Cette joyeuse exclamation retentit en même temps que, pour le féliciter, le ciel déversait sur Rama une pluie de fleurs. Tous ceux qui se trouvaient rassemblés à la cour l'applaudirent. Une chose est certaine. Nul autre que Rama, si détaché des émotions, n'aurait pu s'exprimer de la sorte – pas même le précepteur des dieux. Nous avions vraiment une grande chance d'avoir pu l'entendre. Pendant que nous l'écoutions, un sentiment semblait s'imposer à nous : "Il n'y a pas de bonheur, même au ciel."

LES SAGES AYANT ATTEINT LA PERFECTION qui se trouvaient dans l'assemblée prirent la parole : "La réponse que les saints vont apporter aux graves questions essentielles de Rama mérite d'être entendue par toutes les créatures qui peuplent l'univers. Ô sages, venez, approchez ! Rassemblons-nous tous dans la cour du roi Dasaratha afin d'entendre la réponse de Vasistha, le sage suprême."

VALMIKI dit :

Apprenant la nouvelle, tous les sages du monde s'empressèrent de se rendre à la cour où ils furent reçus avec les honneurs dus à leur rang et, tous, installés dans les meilleures conditions. Cela ne fait pas de doute, si la noble sagesse de Rama ne se reflète pas dans notre cœur, nous serons assurément les perdants dans l'affaire. Quels que soient nos talents et nos dons intellectuels, nous démontrerons par là même que nous avons perdu notre intelligence !

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